Veille scientifique en promotion de la santé mentale et prévention des troubles mentaux et du suicide, printemps 2024

Voici le bulletin du printemps 2024 de la veille scientifique de l’Institut national de santé publique du Québec présentant les plus récents articles scientifiques sur la promotion de la santé mentale, la prévention des troubles mentaux et la prévention du suicide.

Résumés d'articles

Bien-être et problèmes de santé mentale (ill-being) sur les campus

Contexte

Les premières années universitaires représentent une période de stress élevé pour les jeunes. Pour mesurer la santé mentale des étudiants et étudiantes, les universités ont souvent eu tendance à préférer des instruments qui positionnent le bien-être et les problèmes de santé mentale (ill-being) sur un continuum unique. Un positionnement sur deux continuums indépendants favoriserait une description plus nuancée des états de santé mentale sur les campus.

Objectifs et méthode

L’objectif de l’article est de démontrer que, chez les étudiants et étudiantes universitaires, le bien-être et les problèmes de santé mentale (p. ex. la détresse psychologique, la dépression) peuvent coexister. Ils ne sont pas toujours deux états inversement corrélés où, lorsque l’un augmente, l’autre diminuerait. L’étude est basée sur un sondage auquel ont répondu 1581 jeunes de première année d’une université de la Nouvelle-Zélande en 2019 et, six mois plus tard, un sous-échantillon de 351 jeunes. L’étude visait à documenter la corrélation entre les scores obtenus sur deux mesures distinctes : le bien-être psychologique, avec des scores obtenus avec le questionnaire World Health Organisation-five (WHO‑5), et les problèmes de santé mentale, avec des scores obtenus avec le Patient Health Questionnaire (PHQ-9).

Qu’est-ce qu’on y apprend?

Les résultats du sondage montrent que la présence d’un score élevé sur une mesure (p. ex. le bien-être) n’est que faiblement associé à l’obtention d’un faible score sur l’autre mesure (p. ex. les symptômes). En ce sens, plusieurs jeunes peuvent rapporter tantôt de hauts niveaux de bien-être en même temps que des niveaux élevés de problèmes, ou tantôt de bas niveaux sur ces deux types de mesures. Les résultats indiquent aussi que les mesures de bien-être ne sont pas de bons prédicteurs des problèmes de santé mentale et vice versa, et donc qu’une mesure unique, celle du bien-être ou celle des problèmes, ne pourrait à elle seule cerner complètement la santé mentale des jeunes sur les campus universitaires.

Les analyses montrent également que la santé physique et la santé financière ont un effet statistiquement significatif plus fort sur les problèmes de santé mentale que sur le bien-être, ce qui renforce la conclusion que le bien-être et les problèmes peuvent être indépendants l’un de l’autre. Ces informations permettent d’orienter les ressources requises sur les campus pour mieux répondre aux besoins en santé mentale des jeunes. Ces résultats ont aussi été relevés dans la population générale. Cela a mené des organisations telles que l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) à promouvoir le modèle du double continuum pour aborder le bien-être et les problèmes de santé mentale au sein de différents pays. Cela a aussi mené l’OCDE à proposer de surveiller de façon plus complète la santé mentale de la population via le WHO-5 et le PHQ-9.

Conclusion

En soutenant la théorie du double continuum, les résultats de l’étude alimentent la base théorique au sujet des déterminants du bien-être, lesquels sont possiblement distincts de ceux des problèmes de santé mentale, bien qu’ils puissent se chevaucher. Ils mettent également en exergue que les interventions pour favoriser le bien-être peuvent être distinctes de celles visant à réduire les problèmes. Cette étude n’a sondé que les jeunes de première année d’une seule université dans un pays en un an, limitant les comparaisons avec les populations d’autres universités et d’autres pays. Cette étude ajoute cependant au corpus important et grandissant de travaux sur la santé mentale analysée selon le double continuum. Enfin, les auteurs reflètent que bien que l’utilisation du WHO-5 et du PHQ-9 soit utile pour étudier des dimensions de bien-être et de problèmes de santé mentale, ces instruments seuls pourraient être encore insuffisants pour caractériser l’ensemble des dimensions de la santé mentale.

Morrison, P. S., Liu, I., & Zeng, D. (2023). Well-being and ill-being on campus. International Journal of Wellbeing, 13(3), 64‑93.


Interventions de promotion de la santé mentale et de prévention des troubles mentaux chez les adultes : une revue parapluie

Contexte

Les interventions en promotion de la santé mentale visent à améliorer le bien-être et à renforcer et à protéger la santé mentale, et peuvent contribuer à la prévention des troubles mentaux. Un grand nombre de revues systématiques sont publiées sur ces interventions et leurs effets, si bien qu’il peut être plus difficile pour les décideurs d’examiner la littérature de façon exhaustive pour identifier les interventions efficaces en général, mais aussi de façon à répondre aux besoins de différents groupes de populations.

Objectifs et méthode

Cet article vise à évaluer l’efficacité d’interventions de promotion de la santé mentale et de prévention des troubles mentaux, incluant l’abus de substance, auprès d’adultes de 18 à 64 ans. Le rapport coût-bénéfice ainsi que les facteurs de succès des interventions ont été analysés. L’article repose sur une revue de revues (revue parapluie) de 20 revues systématiques.

Qu’est-ce qu’on y apprend?

Les principaux résultats qui ressortent de l’analyse sont les suivants :

  • Auprès de la population adulte de façon générale, les programmes basés sur la pleine conscience, le renforcement de la résilience, l’activité physique et l’utilisation d’espaces verts (jardinage, pistes de randonnées) ont montré des effets bénéfiques sur la santé mentale ou les troubles mentaux.
  • Chez les jeunes adultes, des effets bénéfiques, mais faibles, sont constatés pour des interventions basées sur la pleine conscience ou la relaxation et pour des interventions cognitives comportementales en groupe, sur la détresse psychologique, le stress ou les symptômes dépressifs et anxieux. La sensibilisation et l’information aux risques associés à la consommation d’alcool et l’entretien motivationnel auraient aussi des effets bénéfiques, mais faibles, pour réduire la consommation et les problèmes de consommation d’alcool.
  • Auprès de familles, des interventions cognitives comportementales de groupe et des programmes de soutien à la parentalité à composantes multiples permettraient une réduction du stress, des symptômes dépressifs et de l’anxiété, et une augmentation de la confiance chez les parents. Aucun effet n’est observé au-delà d’un an suivant l’intervention.
  • En milieu de travail, des interventions basées sur la pleine conscience peuvent être efficaces pour réduire l’anxiété, la détresse psychologique et le stress ainsi que pour améliorer le sommeil et le bien-être. Des interventions cognitives comportementales, des programmes d’activité physique et des interventions organisationnelles à composantes multiples sont aussi associés à des effets positifs pour plusieurs aspects de la santé mentale.
  • Chez des populations défavorisées sur le plan socioéconomique, des interventions auprès d’adultes sans emploi misant sur le développement d’habiletés professionnelles combinées au renforcement de la résilience peuvent être efficaces pour diminuer des symptômes de dépression. Les programmes dans le domaine du logement et de la lutte à la pauvreté auprès de personnes en situation d’itinérance sont associés à une diminution des symptômes de dépression et de détresse psychologique.

Les analyses économiques montrent que les interventions de soutien à la parentalité, celles en milieu de travail et celles visant l’utilisation d’espaces verts, auraient un bon rapport coût-bénéfice. Par ailleurs, les interventions de prévention des troubles mentaux ciblant les groupes à risque auraient un meilleur coût-bénéfice que les interventions de prévention universelles. Finalement, l’utilisation de méthodes interactives, l’apprentissage supervisé et l’engagement actif des personnes participantes seraient des facteurs de succès des interventions.

Conclusion

Différents types d’interventions peuvent être efficaces pour prévenir des symptômes de troubles mentaux courants et promouvoir la santé mentale. À noter que davantage de revues systématiques repérées concernent la réduction des symptômes, plutôt que la promotion de la résilience et du bien-être. Les auteurs notent une principale limite à cet article, soit la mauvaise qualité méthodologique des revues incluses.

Saijonkari, M., Paronen, E., Lakka, T., Tolmunen, T., Linnosmaa, I., Lammintakanen, J., Isotalo, J., Rekola, H., & Mäki-Opas, T. (2023). Promotive and preventive interventions for mental health and well-being in adult populations: A systematic umbrella review. Frontiers in Public Health, 11, 1201552.


Perspectives de la population sur les inégalités et la santé mentale : une recherche participative

Contexte

Les associations entre les inégalités structurelles et la santé sont largement reconnues. Toutefois, la recherche sur les liens entre inégalités et santé mentale reste limitée, en plus d’être élaborée principalement à partir d’une perspective épidémiologique.

Objectif et méthode

Face à ces constats, cette étude qualitative explore l’expérience et la construction de sens de personnes du Royaume-Uni à l’égard des inégalités dans leur vie quotidienne, en tenant compte particulièrement de leurs conséquences sur la santé mentale. Cette recherche participative a été menée conjointement par une équipe universitaire et des personnes directement concernées par le phénomène faisant l’objet de la recherche. Les personnes recrutées (n = 30) devaient résider dans deux quartiers de Londres (Harrow et Lambeth) et représenter un maximum de diversité sociodémographique. Elles disposaient toutes d’une expérience unique en termes de santé mentale. Elles étaient invitées à photographier des éléments représentant leur expérience comme point de départ des échanges avec la personne menant l’entrevue. Une analyse thématique a été réalisée sur les verbatims des entretiens.

Qu’est-ce qu’on y apprend

Les personnes participantes ont décrit les inégalités comme un manque – ou des différences – en matière d’opportunités, causé par des circonstances financières ou des contraintes liées à la « race » ou au genre. Elles les ont également qualifiées de « mauvaises pour quiconque », étant donné les tensions sociales qu’elles créent. Par ailleurs, trois thèmes principaux sont ressortis de l’analyse des entretiens :

  • Les inégalités sont injustes, multidimensionnelles et imbriquées avec la santé mentale. Les personnes participantes ont souligné que les inégalités sont « liées à tous les aspects de la vie quotidienne », et elles sont « magnifiées » lorsqu’on vit avec des problèmes de santé mentale. Des obstacles systémiques sont également mentionnés; par exemple, une personne immigrante qui maîtrise moins la langue anglaise aura plus de difficulté à naviguer dans les différents services publics. Ce travail additionnel réduit d’autant plus le temps et l’énergie requis pour prendre soin de sa propre santé physique et mentale.
  • Les inégalités excluent et ont des conséquences profondes sur la santé mentale. Les personnes participantes ont soulevé que la discrimination (associées à la « race », à la diversité de genre et à la neurodiversité) et les enjeux de santé mentale ont façonné leur sentiment d’appartenance et la valeur que la société semble leur accorder. Des stratégies sont proposées pour les pallier, telles que la recherche d’espaces « non-jugeant ».
  • Les pistes d’action pour aborder les inégalités persistantes et la santé mentale au niveau populationnel. Les personnes participantes ont mentionné qu’une « réforme politique et philosophique » est requise afin de repenser le système économique actuel afin de l’ancrer dans les besoins fondamentaux, énoncés comme des droits de la personne. À plus court terme, différents paliers de gouvernement pourraient créer des conditions plus favorables à l’équité et à la santé mentale à travers des politiques publiques et les systèmes sociaux. D’autres solutions rapportées ont trait aux stratégies de régulation (coping), par exemple les bienfaits des animaux de compagnie, des amitiés et l’établissement d’objectifs professionnels ou éducatifs. Notons enfin que les personnes qui ont vécu de la discrimination en milieu de travail ou des problèmes de logement ont trouvé des alliés aptes à améliorer leur situation rapidement, tels que les députés locaux.

Cette étude comporte différentes limites, une des principales étant l’absence des personnes participantes à l’interprétation des données. On souligne également que la conception de l’étude et l’analyse des données auraient pu bénéficier d’un soutien conceptuel et théorique accru.

Conclusion

Pour améliorer la santé mentale des populations et réduire les inégalités, des recommandations en termes de politiques publiques ont été proposées, notamment la collaboration entre prestataires et usagers des services en santé mentale et l’amélioration de la compréhension d’enjeux sociaux en milieu scolaire (p. ex. le racisme, la stigmatisation associée à la santé mentale et au genre) et en milieu de travail. Afin d’être inclusives et adaptées aux contextes particuliers, ces politiques et stratégies doivent être élaborées en impliquant les communautés, tout en redistribuant les ressources et le pouvoir. Enfin, il est souligné qu’un changement systémique et politique visant la réduction des inégalités sociales et économiques est un élément clé pour améliorer la santé mentale au niveau populationnel.

Pinfold, V., Thompson, R., Lewington, A., Samuel, G., Jayacodi, S., Jones, O., Vadgama, A., Crawford, A., Fischer, L. E., Dykxhoorn, J., Kidger, J., Oliver, E. J., Duncan, F., & Members of the SPHR Public Mental Health Programme. (2024). Public perspectives on inequality and mental health: A peer research study. Health Expectations, 27(1), e13868.


Couverture médiatique autour du suicide : quelques stratégies porteuses pour la prévention du phénomène

Contexte

Les médias occupent une place importante dans la société et influencent directement la façon dont la réalité est perçue. Par conséquent, la communication médiatique autour du suicide influence la manière dont la population perçoit et comprend le phénomène. En ce sens, les messages véhiculés dans les médias peuvent avoir des répercussions positives sur les individus et contribuer à la prévention des comportements suicidaires au sein de la population. À l’inverse, le traitement médiatique peut également avoir une influence néfaste et entraîner une hausse de suicides, notamment par contagion ou imitation.

Objectif et méthode

Cette revue de revues vise à analyser les stratégies de communication permettant une couverture médiatique responsable et sécuritaire du suicide susceptible de contribuer à la prévention du suicide. Six revues systématiques ont été répertoriées et incluses pour l’analyse. Ces revues traitent des informations diffusées dans les médias autour du suicide et des répercussions au regard de la prévention du suicide. Les revues incluses comportent au total représentant 195 études primaires utilisant des devis méthodologiques variés (notamment des études d’observation ou des études randomisées).

Qu’est qu’on y apprend

L’analyse réalisée permet de mettre en évidence des stratégies de communication médiatique porteuses pour la prévention du suicide.

  • Le fait d’inclure dans la communication médiatique des messages positifs d’espoir, de résilience ou de rétablissement de personnes ayant fait face à des comportements suicidaires est associé à des effets bénéfiques chez les groupes les plus à risque d’idéations suicidaires. Par exemple, cela encourage une attitude favorisant la recherche d’aide, particulièrement chez les jeunes (filles et garçons) et chez les hommes adultes.
  • Le fait de diffuser des informations complètes et à jour sur les ressources disponibles en lien avec le suicide bénéficie particulièrement aux populations plus vulnérables ou celles ayant des difficultés à accéder au système de santé.
  • L’utilisation des médias comme un moyen pour améliorer les connaissances sur le sujet (media as a health literacy tool) constitue une stratégie de prévention efficace pour réduire la stigmatisation à l’égard du suicide, en particulier, et à l’égard de la santé mentale, de façon générale. Cela favorise également la diffusion d’information sur les soins disponibles. À l’inverse, le fait de garder le silence sur les évènements en lien avec le suicide contribue à renforcer la stigmatisation à l’égard du phénomène et sa considération comme un tabou au sein de la société.
  • La promotion de figures jouant un rôle de sentinelle dans les médias est présentée comme une stratégie pertinente à considérer pour une diffusion d’informations appropriées en lien avec le suicide. De telles figures peuvent être formées pour agir en tant que spécialistes de la communication sur le sujet. Les personnes ayant des connaissances sur la prévention du suicide (telles que les professionnels en santé mentale) ou des personnes (et leur entourage) ayant fait face à des comportements suicidaires peuvent être impliquées.
  • Parmi les stratégies à recommander, figure également le fait d’omettre de décrire de façon explicite la méthode utilisée et l’endroit où le suicide s’est produit; d’éviter de rapporter de manière répétée le même évènement; d’éviter une représentation romantique ou dramatique du comportement suicidaire; ou encore d’éviter de dépeindre le suicide comme un événement inévitable.

Conclusion

Les médias peuvent agir comme un facteur protecteur et/ou de risque qui influence l’ampleur des comportements suicidaires au sein de la population. Ils jouent un rôle important dans la prévention du suicide notamment en sensibilisant, en éduquant, en informant sur les ressources disponibles, en influençant les attitudes et les comportements du public, en encourageant lidentification précoce et lintervention, et en réduisant la stigmatisation associée aux problèmes de santé mentale et au suicide. Une communication médiatique responsable et appropriée autour du suicide peut contribuer à réduire les comportements suicidaires. Des directives visant à promouvoir une telle communication constituent un élément clé d’une stratégie de prévention du suicide.

Sufrate-Sorzano, T., Di Nitto, M., Garrote-Cámara, M. E., Molina-Luque, F., Recio-Rodríguez, J. I., Asión‑Polo, P., Durante, Á., Gea-Caballero, V., Juárez-Vela, R., Pérez, J., & Santolalla-Arnedo, I. (2023). Media Exposure of Suicidal Behaviour: An Umbrella Review. Nursing Reports, 13(4), 1486‑1499.

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Rédaction

Caroline Braën-Boucher, conseillère scientifique
Félix Lebrun-Paré, conseiller scientifique
Pascale Mantoura, conseillère scientifique
Mouctar Sow, conseiller scientifique spécialisé
Marie-Claude Roberge, conseillère scientifique et coordonnatrice de l'équipe Écrans/Santé mentale/Suicide
Santé et bien-être des populations
Direction du développement des individus et des communautés

Révision

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Révision linguistique

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