Contexte de vulnérabilité : femmes immigrantes

Avec la collaboration de Normand Brodeur, Ph.D., professeur à l’École de service social de l’Université Laval

Faits saillants

  • Le processus d’immigration (changements de rôle, exposition à de nouvelles valeurs, etc.) peut déclencher ou augmenter la violence conjugale vécue par les femmes immigrantes1.
  • Les femmes immigrantes font face à de nombreuses barrières structurelles dont l’accès à des services adaptés à leur réalité qui peuvent les rendre plus vulnérables de subir ou d'être maintenue dans une situation de violence conjugale2.
  • Le parcours migratoire ainsi que les défis de l’intégration à la société d’accueil constituent deux dimensions essentielles à considérer dans la prévention de la violence conjugale auprès de la population immigrante2.
 
 

Cette section aborde la violence vécue par les personnes immigrantes, c’est-à-dire les personnes résidant au Canada qui sont nées hors du pays et à qui les autorités de l’immigration ont accordé le droit de résider au Canada en permanence. Elle aborde également la situation des ressortissants étrangers, c’est-à-dire les personnes qui n’ont ni le statut de citoyen canadien, ni de résident permanent et qui s'établissent temporairement au Canada (les étudiants, les travailleurs temporaires, etc.).

La violence conjugale vécue par les femmes immigrantes ne peut être expliquée entièrement par des arguments liés aux différences culturelles. Le contexte entourant le processus d’immigration peut contribuer à accentuer la vulnérabilité des femmes à la violence conjugale3. Ce processus d’immigration confronte en effet les femmes et les hommes à des changements qui se répercutent souvent dans le fonctionnement familial. Cette situation peut engendrer une redéfinition des rôles et entraîner des tensions ainsi qu’une forte anxiété au sein de la famille1,3. En contexte d’immigration, les femmes se butent à certaines barrières structurelles qui contribuent à les vulnérabiliser davantage4. Mentionnons en particulier les exigences relatives aux lois sur l’immigration, les barrières d’accès à des services et le parrainage.

Ampleur de la violence conjugale chez les femmes immigrantes

 
 

Les statistiques entourant la violence conjugale chez les femmes immigrantes sont à interpréter avec prudence. Certaines limites méthodologiques dont la barrière linguistique  sont susceptibles d’entraîner une sous représentation du nombre des victimes de violence conjugale au sein de cette population5.

La principale source de données populationnelles disponible sur la violence conjugale chez les femmes immigrantes est l’Enquête sociale générale sur la victimisation de Statistique Canada (ESG).

  • En 2009, une proportion moindre de femmes immigrantes (4,9 %) a rapporté avoir été victime de violence conjugale au cours des cinq années précédant l’enquête, comparativement à 6,8 % des non-immigrantes6.
  • En 1999, les femmes immigrantes en provenance des pays dits en voie de développement ont davantage rapporté avoir été victimes de violence conjugale (5,5 %) que les femmes immigrantes provenant de pays dits développés (2,4 %)7.

Surreprésentation des femmes immigrantes dans les dossiers de la cour

Une étude ayant porté sur les cas traités à la cour dans la région de Montréal apporte une autre perspective de l'ampleur du phénomène de la violence conjugale vécue par les familles immigrantes. Cette étude a démontré qu’en 2005, près du tiers des dossiers de violence conjugale traités à la Cour municipale concernaient les familles issues de communautés ethnoculturelles, alors que les immigrants ne représentaient que 18 % de la population montréalaise8.

Facteurs de vulnérabilité à la violence conjugale chez les femmes immigrantes

Plusieurs éléments peuvent contribuer à rendre les femmes immigrantes vulnérables à la violence conjugale. En voici quelques-uns :

Expériences difficiles vécues dans le pays d’origine +

Les expériences vécues dans le pays d’origine peuvent influencer la façon dont les femmes perçoivent la violence conjugale et ainsi inhiber la recherche d’aide3. Dans certains pays, la violence conjugale est minimisée et banalisée. Elle n’est pas considérée comme un crime et les services destinés à lutter contre la violence sont quasi inexistants8. Par ailleurs, si la police est associée à la corruption dans leur pays d’origine, les femmes peuvent hésiter à porter plainte auprès d’un service de police.

Tensions liées à l’adaptation à de nouvelles valeurs +

L’immigration dans une soicété où de nouvelles valeurs sont prônées sur l’égalité des sexes peut créer des tensions et du stress au sein du couple rendant ainsi l’adaptation plus difficile et exacerber les situations de violence conjugale9.

Pressions sociales afin de garder le couple uni +

Dans certaines cultures, une définition traditionnelle du rôle des hommes et des femmes peut être une entrave à la demande d'aide ou à la rupture de la relation (par ex. : confiner les femmes dans un rôle de préservation de l’unité familiale et accorder une légitimité à la domination masculine10). En s’appuyant sur ces conceptions de rôles, des pressions peuvent être exercées sur sa femme par la famille d’origine et sa communauté d'appartenance à cet égard11.

Dépendance accrue au conjoint +

Pour beaucoup de femmes, échapper à une situation de violence conjugale signifie vivre une précarité économique. Dans le cas de femmes immigrantes, cette précarité peut être aussi le résultat de la discrimination qu’elles subissent sur le marché du travail et d’une non-reconnaissance de leurs diplômes ou de leurs qualifications12. Cette difficulté à répondre à leurs besoins de subsistance de façon indépendante de leur conjoint contribue à ce que les femmes restent avec le conjoint qui les violente. De plus, le fait d’être dans une situation de parrainage ou en attente de parrainage de la part de leur conjoint augmente la dépendance des femmes vis-à-vis de ce dernier qui peut utiliser ce statut comme instrument de contrôle ou de menace13.

Isolement généré par des barrières linguistiques +

La connaissance ou l’apprentissage de la langue est nécessaire à l’intégration des immigrants à la société d’accueil. Or, plusieurs femmes nouvellement immigrées ne maîtrisent  pas la langue du pays d’accueil, réduisant ainsi leurs capacités à se constituer un nouveau réseau social. Cette situation peut entraîner un isolement social accru14, d’autant plus que l’immigration engendre souvent la perte du réseau familial et communautaire du pays d’origine. Les obstacles liés à la langue peuvent également entraîner des difficultés pour les femmes immigrantes à faire une demande d’aide ou à s’intégrer dans des réseaux de soutien15.

Méconnaissance des droits et des lois du pays d’accueil +

La méconnaissance des droits, des lois et des services en vigueur dans la société d’accueil peut nuire à l’accès au système de justice et aux protections sociales14. De plus, cette méconnaissance peut faire croire aux femmes immigrantes qu’elles pourraient être expulsées dans leur pays d’origine si elles dénoncent leur situation, une crainte qui peut être entretenue par le conjoint contrôlant. Les femmes immigrantes peuvent également craindre d’être séparées de leurs enfants si elles dénoncent la violence conjugale qu’elles subissent15.

Barrières associées aux politiques d’immigration +

Les lois et les politiques en matière d’immigration peuvent vulnérabiliser davantage les femmes immigrantes vivant de la violence conjugale. D’un point de vue législatif, il est difficile, voire même impossible, pour les personnes victimes de violence conjugale en attente de parrainage ou sans statut légal de porter plainte contre un partenaire violent sans risque d’expulsion16.

Dans le cas où une femme mariée, en processus de parrainage, voudrait dénoncer une situation de violence conjugale, le conjoint peut utiliser deux stratégies pour échapper aux poursuites judiciaires : accuser sa partenaire de mariage frauduleux ou retirer sa demande de parrainage si elle n’a pas encore été acceptée3,15. À cet égard, les nouvelles dispositions réglementaires entrées en vigueur en octobre 2012 prolonge la dépendance au conjoint, car elles exigent que les époux, conjoints de fait et partenaires conjugaux parrainés vivent dans une relation légitime avec leur répondant pendant une période de deux ans à compter de la date à laquelle ils obtiennent la résidence permanente au Canada17. Le Gouvernement canadien a cependant annoncé que cette mesure ne s’appliquerait pas dans les cas de violence conjugale. Dans ce dernier cas, le fardeau de prouver  la situation de violence incombe à la victime.

Dans l’éventualité du retrait d’une demande de parrainage d’un des conjoints, la personne lésée peut faire une demande de résidence pour des motifs humanitaires18, mais les conditions requises sont difficiles à remplir. Afin d’obtenir leur résidence permanente, les femmes immigrantes doivent alors satisfaire à des critères d’intégration et d’autonomie financière exigeants et parfois contradictoires avec la situation dans laquelle elles se retrouvent1. Or, en raison du contrôle exercé par le conjoint violent et de l’isolement qui en découle12, dans bien des cas, elles n’ont pas pu acquérir cette autonomie et démontrer cette intégration au préalable.

Prévention de la violence conjugale chez les personnes immigrantes

Il existe peu de littérature scientifique ayant porté sur l’évaluation de l’efficacité des mesures de prévention de la violence conjugale auprès des personnes immigrantes. Il est toutefois possible de dégager un certain nombre d’éléments nécessaires à mettre en place en se basant sur des études de besoins menées auprès des personnes immigrantes et des professionnels qui les soutiennent  :

  • Promouvoir l’insertion sociale des femmes immigrantes sur les plans économique et professionnel4,12. Cet effort de promotion doit cibler particulièrement certaines catégories de femmes immigrantes qui ont plus de difficultés à s’insérer que d’autres. À titre d’exemple, les études démontrent que les femmes immigrantes dont le pays d’origine est non occidental éprouveraient davantage de difficultés à obtenir un emploi correspondant à leurs compétences que celles issues des pays occidentaux3.
  • Sensibiliser les communautés et les personnes immigrantes aux normes de la société d’accueil notamment par la transmission d’informations relatives au fonctionnement des institutions et des lois3,19.
  • Développer et faire connaître les mesures assurant une meilleure accessibilité à des services d’aide culturellement adaptés tels que des services offerts dans la langue de la personne immigrante3, des équipes d’intervenants multiethniques bien formés et sensibles à la diversité et aux relations interculturelles20 ainsi que des services sensibles à la vision du monde, aux valeurs et aux besoins de la personne immigrante3,9.

Mythes et réalité entourant la violence conjugale chez les personnes immigrantes

Des mythes entourant la violence conjugale sont véhiculés dans la population. Certains d’entre eux ont trait à la violence vécue par les femmes immigrantes.

 
 
 
 

Mythe : Pour les femmes immigrantes, la violence du conjoint fait partie de leur culture.

Réalité : Les différences culturelles à elles seules n’expliquent pas la violence conjugale vécue par les femmes immigrantes. Des barrières structurelles (processus d’immigration, barrières d’accès à des services, etc.) peuvent également générer des tensions et de la violence.

 
 
 
 

Mythe : La violence est pire dans les communautés immigrantes.

Réalité : Les statistiques disponibles ne permettent pas d’établir que les femmes immigrantes sont davantage victimes de violence conjugale que les femmes non immigrantes.

Pour en savoir plus :

Ressources d’aide pour les personnes impliquées dans la violence conjugale

Contacts médias

 
 

Références

  1. Castro Zavala, S. (2013). Politique d’immigration : femmes et violence conjugale dans le contexte québécois. Alterstice, 3(2), 97-109.
  2. Hassam, G. (2013). Violence conjugale et diversité culturelle. Alterstice, 3(2), 5-7.
  3. Rinfret-Raynor, M., Brodeur, N. et Lesieux, E. (2010). Services d’aide en matière de violence conjugale: état de la situation et besoins prioritaires. Montréal et Québec : Centre de recherche interdisciplinaire sur la violence familiale et la violence faite aux femmes.
  4. Hassan, G., Thombs, B.D., Rousseau, C., Kirmayer, L.J, Feightner, J., Ueffing, E., Pottie, K. Intimate Partner Violence: Evidence-based clinical guidelines for immigrants and refugees. (sous presse). CMAJ : Canadian Medical Association Journal.
  5. Sinha, M. (2012). La victimisation au sein des populations d’immigrants et de minorités visibles. Ottawa, Canada : Agence de la santé publique du Canada.
  6. Sinha, M. (2013). Mesure de la violence faite aux femmes : tendances statistiques. Ottawa: Centre Canadien de la statistique juridique, Statistique Canada.
  7. Brownridge, D. et Halli, S. (2002). Double jeopardy? Violence against immigrant women in Canada. Violence and Victims, 17(4), 455-471.
  8. Oxman-Martinez, J. et Krane, J. (2005). Un décalage entre théorie et pratique? Violence conjugale et femmes issues des minorités ethniques. Journal International de Victimologie, 3(3), 1-10.
  9. Ahmad F., Riaz S., Barata P. et Stewart D. (2004). Patriarchal beliefs and perceptions of abuse among South Asian immigrant women. Violence Against Women, 10, 262-282.
  10. Yick, A. et Abayi-Siewert, P. (1997). Perceptions of domestic violence among Chinese American community. Journal of Interpersonal Violence, 12(6), 832-846.
  11. Rinfret-Raynor, M., Brodeur, N., Lesieux, E. et Dugal, N. (2013). Adaptation des interventions aux besoins des immigrants-es en situation de violence conjugale : État des pratiques dans les milieux d’intervention. Montréal: Centre de recherche interdisciplinaire sur la violence familiale et la violence faite aux femmes.
  12. Rojas Viger, C. (2008). Corps-fait-histoire, médiateur de l’itinéraire de femmes péruviennes immigrantes à Montréal. Dans S. Arcand, D. Damant, S. Gravel et E. Harper (Eds.). Violences faites aux femmes (p. 149-181). Montréal : Presses de l’Université du Québec.
  13. Fortin, A., Côté, I., Rousseau, S. et Dubé, M. (2007). Réalités ethnoculturelles. Dans A. Fortin et al. (Eds.). Soutenir les mères pour prévenir les effets néfastes de la violence conjugale chez les enfants : Guide pour les intervenantes des maisons d’aide et d’hébergement (p. 73-81). Montréal et Québec, Canada : Centre de recherche interdisciplinaire sur la violence familiale et la violence aux femmes.
  14. Abu-Ras, W. (2003). Barriers to services for Arab immigrant battered women in a Detroit suburb. Journal of Social Work Research and Evaluation, 4(1), 49-65.
  15. Raj, A. et Silverman, J. (2003). Immigrant South Asian women at greater risk for injury from intimate partner violence. American Journal of Public Health, 93(3), 435-437.
  16. Boyd, M. (1997). Migration policy, female dependency and family membership: Canada and Germany. Dans P. Evans et G. Wekerle (Eds.), Women and Canadian welfare State: challenges and change (p. 142-169). Toronto : Toronto University Press.
  17. Citoyenneté et Immigration Canada (2010). Faits et chiffres. Aperçu de l’immigration : résidents permanents et temporaires 2009. Ottawa : Citoyenneté et Immigration Canada, Direction générale de la recherche et de l’évaluation.
  18. Citoyenneté et Immigration Canada (2012). Considérations d'ordre humanitaire. Ottawa : Citoyenneté et Immigration Canada.
  19. Guruge, S. et Humphreys, J. (2009). Barriers affecting access to and use of formal social supports among abused immigrant women. Canadian Journal of Nursing Research, 41(3), 64-84.
  20. Piché, V., Renaud, J. et Gingras, L. (2002). L’insertion économique des nouveaux immigrants dans le marché du travail à Montréal : une approche longitudinale. Population, 37(1), 63-89.