L’agression sexuelle dans l’enfance des agresseurs sexuels

Auteur : Karine Baril, Institut national de santé publique du Québec (INSPQ)

Faits saillants

  • Les données actuelles suggèrent que la victimisation sexuelle dans l’enfance serait plus présente chez les agresseurs sexuels que dans la population générale, et possiblement de façon légèrement supérieure chez les agresseurs sexuels d’enfants.
  • Toutefois, un passé de victimisation sexuelle semble un facteur de risque parmi d’autres pour agresser sexuellement et apparaît insuffisant pour expliquer la majorité des cas d’agression sexuelle.
  • Il existe relativement peu d’évidences que le cycle victime-agresseur intervienne dans une large proportion d’agressions sexuelles et les limites méthodologiques des études existantes restreignent la portée des résultats.
  • Compte tenu du risque de stigmatisation pour un enfant lorsque l’on prétend qu’une victime d’agression sexuelle puisse devenir agresseur sexuel à son tour, il convient d’aborder le cycle victime-agresseur avec prudence.
  • L’étude des facteurs associés à un plus grand risque chez les victimes d’agression sexuelle dans l’enfance de commettre des agressions sexuelles a montré que les hommes, à la fois victimes dans l’enfance et agresseurs à l’âge adulte, montraient plus de difficultés à l’enfance et l’âge adulte, ce qui amène à reconnaître ces facteurs dans une perspective de prévention des agressions sexuelles.

1) Qu’est-ce que le cycle victime-agresseur?

  • Plusieurs chercheurs ont tenté de comprendre les facteurs qui pouvaient augmenter les risques pour une personne de commettre une agression sexuelle envers un enfant, en plus de proposer différentes théories explicatives des comportements sexuels déviants envers les enfants. Parmi ces explications, il a été largement question que plusieurs des agresseurs sexuels d’enfants rapportaient avoir eux-mêmes été victimes d’agression sexuelle dans leur enfance1.
  • La considération de ce facteur a entretenu l’idée qu’il existait un cycle victime-agresseur, c’est-à-dire lorsqu’une victime d’agression sexuelle dans l’enfance devient agresseur sexuel à son tour. Le phénomène a toutefois été étudié presqu’exclusivement auprès des hommes agresseurs sexuels.

2) Description du problème

  • Cette croyance tenace concernant l’existence d’un cycle victime-agresseur, particulièrement chez les garçons qui sont agressés sexuellement, suggère que l’agression sexuelle dans l’enfance engendre le développement d’une attirance sexuelle envers les enfants et entraîne des comportements d’agression qui se maintiendront à l’âge adulte.
  • Ainsi, plusieurs personnes croiront que la plupart des agresseurs sexuels ont vécu les mêmes sévices dans leur enfance et, inversement, plusieurs craindront qu’un garçon agressé sexuellement reproduise les mêmes gestes et qu’il devienne lui-même agresseur sexuel.

3) Prévalence du cycle victime-agresseur

Auprès de tous les types d’agresseurs sexuels

    • Des auteurs ont recensé différentes études ayant évalué les taux d’agression sexuelle dans l’enfance rapportés par 1 717 agresseurs sexuels masculins qui ont admis leur délit. Malgré des taux très variables selon les échantillons (0 % à 75 % de victimisation sexuelle rapportée par les agresseurs), les chercheurs ont établi un taux global d’agression sexuelle avec contact vécue dans l’enfance à 23 % chez les agresseurs sexuels1. Ces auteurs, tout comme d’autres chercheurs ayant étudié cette question, concluent que la prévalence de l’agression sexuelle dans l’enfance des agresseurs sexuels serait plus importante que le taux moyen de 10 % chez les hommes de la population générale2,3.

Auprès des agresseurs sexuels d’enfants

    • Plus récemment, d’autres études ont permis d’avancer que les agresseurs sexuels d’enfants seraient significativement plus susceptibles d’avoir été victimes d’agression sexuelle dans l’enfance que les agresseurs sexuels d’adultes2,4,5, mais aussi comparativement à des criminels non-sexuels et à la population générale6.
    • Malgré ces données, les experts font toutefois consensus en soutenant que le lien entre l’agression sexuelle dans l’enfance et la perpétration d’agression sexuelle à l’âge adulte n’est pas clair, notamment en raison des grandes variations dans la méthodologie des études1.
    • De plus, l’ensemble de ces données doivent être interprétées avec prudence, car elles sont obtenues auprès d’agresseurs sexuels connus des autorités et que ces derniers seraient plus motivés à rapporter une histoire d’agression sexuelle dans l’enfance dans le but d’obtenir de la sympathie, d’excuser ou de minimiser leurs gestes ou encore pour obtenir des sentences plus favorables1,2,7.

4) Facteurs favorisant le cycle victime-agresseur

  • Quelques recherches ont examiné les facteurs qui, chez des garçons victimes d’agression sexuelle dans l’enfance, augmenteraient les risques qu’ils commettent des agressions sexuelles à leur tour3,8,9,10,11. En voici les principaux :

    Enfance :

    • Plus grande sévérité des agressions sexuelles vécues par l’enfant (plus d’un agresseur, présence de violence, plus grande fréquence, durée plus longue, lien significatif avec l'agresseur, etc.);
    • Agression sexuelle vécue commise par une femme;
    • Perception positive des agressions sexuelles subies dans l’enfance (affection positive envers l’agresseur, plaisir perçu, faible perception d’effets négatifs des agressions, etc.);
    • Moins de soutien émotionnel de l’entourage dans l’enfance;
    • Moins de contacts sociaux significatifs et plus d’intimidation à l’enfance et l’adolescence;
    • Plus de mauvais traitements dans l’enfance;
    • Moins de supervision parentale dans l’enfance;
    • Difficultés d’adaptation et problèmes de santé mentale à l’enfance et l’adolescence;

    Âge adulte :

    • Faible prise de conscience des difficultés en lien avec les expériences d’agression sexuelle dans l’enfance;
    • Faible estime de soi à l’âge adulte;
    • Comportements antisociaux à l’âge adulte.

5) Que nous disent ces données ?

  • Les experts soutiennent que l’agression sexuelle dans l’enfance d’un garçon est un facteur de risque important d’agresser sexuellement à son tour, mais que cela ne signifie non plus qu’il s’agisse de l’unique facteur de risque jouant un rôle dans le fait de commettre des agressions sexuelles4.
  • Ainsi, la majorité des victimes d’agression sexuelle dans l’enfance ne deviendront pas des agresseurs sexuels et une histoire de victimisation sexuelle s’avère ni une condition suffisante, ni une condition nécessaire pour agresser sexuellement6.
  • Les facteurs personnels et familiaux à l’enfance identifiés comme augmentant les risques qu’un enfant victime d’agression sexuelle commette aussi des agressions sexuelles suggèrent que les enfants recevant des services spécialisés, bénéficiant d’un soutien adéquat de leur entourage et évoluant dans un milieu exempt de maltraitance pourraient diminuer les risques qu’ils présentent un ensemble de difficultés, dont le développement de comportement d’agression sexuelle.

6) Conclusion

Il existe une croyance tenace dans la population à l’effet que la plupart des agresseurs sexuels ont eux-mêmes été victimes d’agression sexuelle dans l’enfance, et donc, que les garçons victimes d’agression sexuelle dans l’enfance sont susceptibles de devenir agresseurs sexuels à leur tour. Or, mis à part des taux de prévalence d’agression sexuelle dans l’enfance plus élevés auprès des agresseurs sexuels que chez les hommes de la population générale, le fait d’avoir été agressé sexuellement dans l’enfance n’apparait ni une condition nécessaire, ni une condition suffisante pour agresser sexuellement. Les facteurs ayant été identifiés comme augmentant les risques des garçons victimes d’agression sexuelle d’agresser sexuellement à leur tour suggèrent que ceux qui agresseront sexuellement sont ceux qui présenteraient entre autres davantage de difficultés à l’enfance et qui ne perçoivent pas d’effets négatifs des agressions sexuelles subies. Ces données supposent toutefois des implications dans la prévention des comportements d’agression sexuelle.

Dernière mise à jour : novembre 2012

Références

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  3. Glasser, M., Kolvin, I., Campbell, D., Glasser, A., Leitch, I., et Farrelly, S. (2001). Cycle of child sexual abuse: Links between being a victim and becoming a perpetrator. British Journal of Psychiatry, 179, 482–494.
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