La « cyberpédophilie » et le cyberespace

Auteurs : Patrice Corriveau, Ph.D., Professeur agrégé, Département de criminologie, Université Ottawa, et
Christopher Greco, candidat au doctorat, Département de criminologie, Université Ottawa
 
 

Faits saillants

  • S’il est impossible d’évaluer l’ampleur de la pornographie juvénile dans le Cyberespace, il est évident que l’accessibilité et l’anonymat que procurent les TIC ont largement contribué à l’augmentation des échanges de ce type de matériel.
  • Il est exagéré d’affirmer que les TIC puissent « fabriquer » de nouveaux déviants. Qui plus est, la dynamique du passage à l’acte varie d’un individu à un autre en fonction des circonstances et de son environnement du moment.
  • Il n’existe pas de profil type d’amateurs de pornographie juvénile et de cyberprédateurs, si ce n’est qu’ils sont des hommes dans la quasi totalité des cas rapportés aux forces policières.
  • La lutte contre la cyberpédophilie et la cyberprédation passe d’abord et avant tout par la sensibilisation et le développement de l’esprit critique de nos jeunes sur les usages qu’ils font des TIC.
 
 
 
 

1) Qu’est-ce que la cyberpédophilie?

  • Tenter de circonscrire le thème de la « cyberpédophilie » est un défi parsemé d’embûches méthodologiques.
    • D’une part, le cyberespace renvoie à de multiples technologies de l’information et des communications (TIC) (les groupes de discussion, les courriels, le web, salle de clavardage, etc), lesquelles évoluent constamment et possèdent leurs spécificités (par exemple, certaines sont publiques, d’autres privées).
    • D’autre part, la catégorie des « cyberpédophiles » en est une inévitablement simplifiée, où se côtoient1,2,3,4,5,6:
      • les amateurs de pornographie juvénile (cybervoyeurs),
      • les producteurs et les distributeurs de pornographie juvénile,
      • les agresseurs sexuels d’enfants qui utilisent les TIC pour y parvenir (les cyberprédateurs)
      • et les pédophiles.
  • Aussi, afin de ne pas alourdir inutilement le texte, le terme « cyberpédophile », bien qu’imparfait, désignera cette pluralité d’individus hétéroclites dont les interactions sont essentiellement orientées par et axées autour de la pornographie juvénile dans le cyberespace et dont les comportements sont punissables en vertu du Code criminel canadien (CCC) sous les articles 163.1, qui interdit la production, la diffusion et l’accès à de la pornographie juvénile, et 172.1., qui punit le leurre d’enfants depuis 2002.
 
 
 
 

2) Le cyberespace et les TIC favorisent-il le passage à l’acte des pédophiles?

  • Il est complexe de statuer sur les liens qui peuvent exister entre la consommation de pornographie juvénile et l’agression sexuelle.
  • Certains chercheurs considèrent que le visionnement permet d’apaiser les pulsions et de vivre les fantasmes sans passer à l’acte, d’autres diront qu’il permet au contraire de neutraliser la culpabilité des individus à l’égard de leurs sentiments déviants, légitimant ainsi – à leurs yeux – l’agression.7,8,9,10,11,12,13,14,15,16
 
 

« Il est donc exagéré d’affirmer que les TIC puissent « fabriquer » de nouveaux déviants. Tout au plus, nous pouvons présumer que l’accessibilité grandissante à du matériel pédopornographique grâce aux évolutions technologiques peut potentiellement servir, pour certains individus et dans certaines conditions particulières, de catalyseur à une passion déviante déjà existante. »

  • Il faut ainsi distinguer le désir pédophilique de la pratique pédophile et retenir que « la dynamique du passage à l’acte peut varier d’un individu à un autre, voire chez un même individu, en fonction des circonstances et de son environnement du moment » (p.23)17. Il est donc exagéré d’affirmer que les TIC puissent « fabriquer » de nouveaux déviants. Tout au plus, nous pouvons présumer que l’accessibilité grandissante à du matériel pédopornographique grâce aux évolutions technologiques peut potentiellement servir, pour certains individus et dans certaines conditions particulières, de catalyseur à une passion déviante déjà existante18. C’est en ayant toutes ces nuances en tête qu’il faut aborder cette problématique aux multiples facettes.
 
 
 
 

3) Types de cyberpédophiles

  • Selon les données disponibles, c’est-à-dire celles obtenues à partir des individus connus du système de justice, il n’existe aucun profil type de cyberpédophiles, si ce n’est que ce sont essentiellement des hommes.
  • Quatre grandes catégories émergent néanmoins des études sur les amateurs de pornographie juvénile19,20,21,22. Il y a :
    • le collectionneur, qui minimise ses interactions avec les autres internautes;
    • le collectionneur/distributeur qui s’implique dans les communautés de pédopornographie, lesquelles jouent un rôle très important auprès des « cyberpédophiles » car c’est là qu’ils s’échangent des conseils techniques pour éviter d’être arrêtés, s’encouragent mutuellement à partager du matériel et cherchent à justifier leur passion qu’ils savent déviantes23,24;
    • l’amateur abuseur(cyberprédateur ou non), qui parfois produira et diffusera ses agressions;
    • l’amateur de « passage », le voyeur, cet internaute invisible aux chercheurs et aux policiers car il ne télécharge jamais le matériel visionné dans le cyberespace17.
 
 
 
 

4) Types de cyberprédateurs

 
 

Leurre d’un enfant par un moyen de télécommunication (art. 172.1 du Code criminel canadien) ou cyberprédation

Toute personne qui utilise un ordinateur, notamment par Internet, pour communiquer avec une personne mineure (par courriel, clavardage, messagerie instantanée) en vue de perpétrer à son égard une infraction à caractère sexuel ou un enlèvement.

  • Concernant les cyberprédateurs, deux cas de figures apparaissent:
    • d’une part, celui qui se fait passer pour un autre jeune et cherche à manipuler sa victime potentielle jusqu’à l’agression,
    • d’autre part, celui qui ne ment ni sur son âge, ni sur ses intérêts sexuels et se présente comme un ami, un confident, voire un mentor dans la découverte de la sexualité25,26. D’ailleurs selon Wolak et al. (2008)26 et le Centre canadien de protection de l’enfance, la coercition ou les menaces sont loin d’être la règle en cette matière. Cependant, même si certains jeunes sont tout à fait conscients du caractère sexuel d’une éventuelle rencontre, ce type de comportement demeure interdit par le code criminel canadien.

Il ne faut jamais oublier que la grande majorité des agressions sexuelles sur des enfants sont perpétrés par des proches, et non par un internaute anonyme à l’affut d’une victime potentielle, bien que ces tristes exemples existent.

 
 
 
 

5) Les effets des TIC sur l’échange de pornographie juvénile

  • Le développement rapide des TIC a grandement modifié la donne en ce qui concerne le phénomène de la pornographie juvénile27,28.
  • Les trois « A » du monde virtuel, c’est-à-dire son accessibilité, son côté abordable et l’impression d’anonymat qu’il procure, facilitent plus que jamais les échanges illicites entre les usagers, que ce soit dans la distribution et la production de matériel pédopornographique ou dans les tentatives de leurre d’enfants à des fins sexuelles.
  • Sans frontières géographiques, les TIC permettent à des amateurs de pornographie juvénile de partout à travers le monde de partager leurs collections et de discuter sur leur passion déviante dans la tranquillité de leur chez soi, cachés derrière une identité virtuelle29,30,31,32. Nous sommes loin des réseaux d’initiés d’autrefois où du matériel tangible (cassettes, DVD, revues) s’échangeait dans le monde incarné, de personne à personne ou par la poste. Désormais, quiconque a accès à un ordinateur ou un téléphone intelligent et à une connexion internet peut télécharger la kyrielle de matériel pédopornographique disponible dans le cyberespace.
 
 
 
 

6) L’ampleur du phénomène

Encore aujourd’hui, l’essentiel du matériel de pornographie juvénile transite gratuitement entre les amateurs de ce type de contenu et majoritairement dans des réseaux d’initiés (et non dans le Web visible utilisé par monsieur-madame-tout-le-monde)17,33, ce qui rend quasi impossible la tâche de tracer le portrait statistique de la pornographie juvénile en ligne.

  • Le caractère underground et illicite de ce type d’échange et la complexité entourant les multiples et rapides avancées technologiques font en sorte qu’il devient hasardeux d’estimer l’ampleur du phénomène. On peut néanmoins affirmer que la quantité de matériel pédopornographique disponible dans le cyberespace est considérable.
  • Simplement à titre indicatif, le National Center for Missing and Exploited Children possédait déjà en 2003 une banque d’images dépassant les 450 000 et Cyberaide.ca, centrale canadienne de signalement des cas d’exploitation sexuelle d’enfants sur internet, souligne que le nombre de signalements augmente d’année en année, oscillant autour de 700 par mois.
  • Pour ce qui est de l’ampleur des cas de leurre et des sollicitations à caractère sexuel auprès des jeunes canadiens et québécois, il est également difficile de trancher car de nombreux cas ne sont jamais portés à l’attention des autorités. À titre indicatif, on dénombrait 89 verdicts de culpabilité dans des causes impliquant une accusation de leurre d’un enfant entre 2003 et 2007 au Canada34. Les signalements aux corps policiers s’élèvent quant à eux à 464 entre 2006 et 2007, c’est-à-dire 3 affaires de leurre pour 100 000 jeunes de moins de 18 ans au Canada, 30 % de ceux-ci conduisant à des accusations ou à une recommandation en ce sens34.
 
 
 
 

7) La lutte à la cyberpédophilie

  • La lutte contre la cyberpédophile pose donc des défis importants. Pour y parvenir, cela passe impérativement par trois types d’actions.
    • Tout d’abord, en facilitant le travail de surveillance et de détection des policiers compte tenu des difficultés inhérentes à ce type d’enquête sur la cyberpédophilie, en particulier l’évolution rapide des TIC. Le caractère souvent international des investigations oblige également à une étroite collaboration entre plusieurs corps policiers régis par des lois différentes. À cet égard, le Canada est très bien outillé légalement pour faire face aux multiples facettes de la « cyberpédophilie ». Depuis l’adoption du projet de loi C-22 en mars 2011, qui oblige les fournisseurs d’accès internet et autres personnes fournissant des services Internet, comme Facebook ou Google par exemple, à rapporter tout incident de pornographie juvénile aux autorités policières, le Canada fait partie du peloton de tête dans le monde en matière de lutte contre la cyberpédophilie selon les critères établis par le International Centre for Missing and Exploited Children (www.icmec.org).
    • Ensuite, en misant sur l’action citoyenne, c’est-à-dire que c’est à l’ensemble de internautes de référer les sites, images et propos jugés illicites et/ou tendancieux aux personnes habilitées à intervenir en bonne et due forme et en toute légalité. Des sites comme www.cyberaide.ca ou encore ceux des différents corps policiers du Québec, particulièrement celui de la Sureté du Québec (www.sq.gouv.qc.ca/), en sont de bons exemples.
    • Enfin, en développant et en investissant davantage dans des campagnes de sensibilisation et d’éducation auprès des enfants, des parents et des enseignants, campagnes dont l’accent doit être mis sur le développement de l’esprit critique face aux usages des TIC ainsi que sur l’éducation sexuelle des jeunes (davantage que sur la peur de la cyberprédation qui, bien que nécessaire, reste trop souvent lointaine dans l’esprit des jeunes). Des organismes tels que Action Innocence, Cyberaide ou encore le Habilo médias offrent de nombreuses pistes de réflexion et d’actions pour minimiser les pratiques à risque dans le cyberespace et, corollairement, les risques de victimisation, que ce soit l’agression sexuelle, l’atteinte à la réputation (‘sexting’ par exemple), ou encore la diffusion d’images illicites. Au Québec, le rapport du Ministère de la Sécurité publique du Québec (2011)35 évoque d’ailleurs les effets positifs « d’une meilleure sensibilisation du public et des efforts de détection de ce type de crime ». Informer, sensibiliser, éduquer et détecter, voilà les maîtres mots de la lutte contre la pornographie juvénile et la cyberpédophilie.

Dernière mise à jour : novembre 2012

 
 

Références

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