Définition

Définir la violence en contexte sportif n’est pas chose simple. Certains cadres conceptuels et théoriques ont porté sur des types de violence vécus dans un contexte spécifique, comme la violence physique en situation de compétition [5] ou les comportements abusifs des entraîneurs envers les athlètes [13]. Certains auteurs ont également tenté de conceptualiser la problématique de la violence en contexte sportif de façon plus large afin de mieux cerner ses multiples dimensions et de favoriser une compréhension commune de celle-ci [3,11,14]. Par exemple, Stirling s’est attardée à la compréhension de la maltraitance1 envers les athlètes [16]. Mountjoy et ses collaborateurs ont pour leur part innové en incluant dans leur cadre certaines formes de violence, notamment la violence dirigée contre soi-même [11]. Le cadre conceptuel de l’UNICEF [14] est lui aussi novateur dans le sens où ce dernier considère des problématiques pointues, mais extrêmement importantes, comme le trafic humain dans les sports (child slavery), ainsi que le travail sportif des enfants en tant qu’athlètes d’élite (child labor). Certains auteurs font également référence à la violence dite « institutionnelle » qui dépasse le cadre de la violence observable entre les individus pour inclure des formes de violence générées par le contexte socioorganisationnel de certains milieux sportifs (ex. : recours à la discrimination, tolérance et acceptation des contacts physiques brutaux, normalisation des abus sexuels, physiques et émotionnels, imposition de programmes d’entraînement nocifs) [11,16]. Young a également proposé une vision encore plus large de la violence reliée au monde sportif (Sport Related Violence) en y incluant à la fois « des actes directs de violence physique présents à l’intérieur ou à l’extérieur des règles du jeu pouvant entraîner des blessures aux personnes ou aux animaux, ou provoquer des dommages à la propriété; et tout acte dommageable ou potentiellement dommageable perpétré dans le contexte du sport qui ont le potentiel d’engendrer des blessures ou qui en entraînent ou qui violent les droits de l’homme et les libertés civiles » (traduction libre)  [3]. Young inclut dans son concept de violence reliée au sport à la fois les expériences de violence vécues dans le monde sportif (harcèlement, bizutage (hazing)2, violence entre les joueurs en situation de compétition), mais également la violence commise par les divers membres de la communauté sportive à l’extérieur du sport (ex. : violence conjugale, agressions sexuelles) [3].

En résumé, la violence envers les athlètes peut être de trois types : dirigée vers soi, interpersonnelle et institutionnelle (figure 1). Elle peut être perpétrée par l’athlète lui-même, une personne en position d’autorité, des pairs athlètes, des spectateurs ou l’institution sportive. Cette violence peut se manifester de différentes façons, notamment par des sévices physiques ou psychologiques, de l’abus, de l’exploitation ou de la discrimination. On peut classer les différentes manifestations selon la nature des actes : sexuelle, physique, psychologique, ou de l’ordre de la négligence ou de la privation/défaut de soins. Pour les besoins du présent chapitre, mis à part l’encadré 1 sur la violence dirigée contre soi-même, seule la violence interpersonnelle sera abordée de façon plus approfondie.

Figure 1 - Typologie de la violence dans un contexte sportif

 

* Les formes de violence institutionnelles suivantes ont été reprises et traduites de l’ouvrage de Stirling [16]. Vous pouvez trouver l’article complet avec la référence suivante : Stirling, A. E. (2009). Definition and constituents of maltreatment in sport: Establishing a conceptual framework for research practitioners. British Journal of Sports Medicine, 43(14), 1091-1099.

Manifestations de la violence interpersonnelle

La violence interpersonnelle en contexte sportif est celle qui a reçu le plus d’attention jusqu’à maintenant au sein de la communauté scientifique. Comme il a été mentionné précédemment, elle peut être perpétrée par une personne en position d’autorité et de responsabilité (comme un entraîneur, un parent ou encore un membre de l’équipe médicale), par des spectateurs ou par d’autres athlètes. La violence dans ce cas peut survenir lors des entraînements, des compétitions, des voyages à l’extérieur, des camps d’entraînement, dans les vestiaires ou les douches, au domicile de l’entraîneur, etc. Elle peut prendre plusieurs formes, soit la violence sexuelle, la violence psychologique, la violence physique et la négligence. Les différentes manifestations de la violence interpersonnelle en contexte sportif en fonction de l’auteur sont résumées dans le tableau ci-dessous.

La violence sexuelle perpétrée par des entraîneurs (harcèlement et abus sexuels) a été la forme de violence interpersonnelle la plus étudiée jusqu’à maintenant [8,18–20]. Cette forme de violence a été documentée dans le sport dès la fin des années 1980. Une littérature émerge pourtant depuis quelques années sur la question de la violence psychologique de la part des entraîneurs [7,9,21,22]. Cette forme de violence dans un contexte d’autorité peut se manifester notamment par l’humiliation et le rejet. Bien qu’il se peut que l’intention des entraîneurs qui utilisent la violence psychologique envers les athlètes puisse être de leur faire du mal (geste hostile), il semble que les entraîneurs peuvent également avoir recours à de tels comportements dans un objectif précis (visée pédagogique ou motivationnelle). En effet, des auteurs rapportent que sous prétexte de développer la force mentale de leurs athlètes, des entraîneurs disent avoir utilisé des méthodes comme les cris et l’intimidation [21].

La violence physique est, pour sa part, très peu documentée. Toutefois, certaines études font état de l’utilisation de punitions corporelles par les entraîneurs, de l’imposition d’entraînements et de compétitions malgré les blessures, ainsi que de privations de nourriture [23]. D’autres chercheurs considèrent que l’utilisation de l’effort physique forcé ainsi que l’imposition de régimes d’entraînement excessifs constituent également des formes de violence physique envers les athlètes [24–26]. L’usage imposé de produits dopants en vue d’améliorer la performance a aussi été documenté comme étant une forme d’abus physique potentielle en sport [27]. Enfin, la négligence de la part de personnes en position d’autorité reste une forme inexplorée, du moins sur le plan empirique. En 2009, Stirling a cependant proposé de considérer la négligence comme une forme de violence vécue par les athlètes. À ce titre, elle identifie quatre formes de négligence, à savoir la négligence physique, éducationnelle, sociale et émotionnelle [16].

Les auteurs de violence en contexte sportif

Dans l’ensemble, les études disponibles au sujet de la violence commise par une personne en position d’autorité se sont majoritairement concentrées sur l’entraîneur comme auteur de cette violence. Peu de choses sont connues pour le moment sur les comportements abusifs des parents et des autres personnes en position d’autorité dans le contexte sportif. Bien que les personnes en position d’autorité puissent poser des gestes de violence, il semble que la majorité de la violence interpersonnelle vécue en contexte sportif par les athlètes provient des pairs athlètes (coéquipiers ou adversaires). En effet, dans leur enquête, Alexander et ses collaborateurs rapportent que ces derniers sont les auteurs de violence psychologique dans 81 % des cas, tandis qu’ils sont responsables de 88 % de violence sexuelle et de 62 % de violence physique vécue par les sportifs interrogés dans leur enquête [28]. La violence entre les pairs athlètes peut survenir dans différents contextes, que ce soit dans le cadre d’initiations sportives [29], via le Web [30,31], lors d’une situation impliquant un ou plusieurs autres athlètes, ou lors d’une situation de compétition [5,32]. La littérature montre également que les athlètes peuvent vivre, dans un ou l’autre de ces contextes, du harcèlement et des agressions sexuelles [6,18,28,33–35], des actes d’humiliation et d’intimidation [31,32,36–38], ainsi que des agressions physiques. Dans le cas des agressions physiques ayant lieu durant le jeu ou les matchs, elles s’inscrivent dans un continuum allant des contacts physiques brutaux autorisés ou tolérés par les règlements de certains sports (ex. : mises en échec corporelles et bagarres au hockey sur glace), jusqu’aux agressions physiques illégales considérées comme quasi criminelles ou criminelles dans certains cas (ex. : coup de poing, plaquage, assaut, actes causant des commotions cérébrales ou causant la mort) [3,5,9,32,39].

Enfin, la violence de la part des spectateurs peut survenir avant, pendant ou suite aux événements sportifs [3]. Les manifestations les plus documentées de violence envers les athlètes par des spectateurs comprennent des déclarations offensantes et humiliantes, des menaces verbales, la projection d’objets sur les athlètes, ainsi que des agressions physiques pouvant prendre entre autres la forme d’invasions du terrain pendant ou après la compétition [40–42].

La cooccurrence des formes de violence

Les formes de violence ont souvent été étudiées de façon isolée. Cela restreint malheureusement notre compréhension du problème. Rares sont les études qui ont étudié les liens entre ces formes de violence. Une analyse plus poussée de la cooccurrence permettrait de mieux comprendre ces liens et de faciliter les interventions pour prévenir le phénomène globalement. D’après les résultats de Vertommen et ses collaboarteurs, les athlètes vivent diverses formes de violence interpersonnelle. Certains ont vécu à la fois de la violence psychologique, physique et sexuelle, d’autres ont vécu une combinaison de deux de ces formes, alors que certains ont rapporté en avoir vécu une seule [12]. Au-delà des liens entre les diverses formes de violence interpersonnelle en contexte sportif, certains auteurs ont émis l’hypothèse que des liens puissent exister entre la violence interpersonnelle, la violence dirigée vers soi, la violence institutionnelle et la culture sportive [9,43]. Par exemple, des études sociologiques ont mis en lumière les liens potentiels entre la tendance de certains athlètes à s’entraîner malgré les blessures, la douleur ou l’épuisement (violence dirigée vers soi), l’imposition d’entraînements par les entraîneurs ou les parents (forced physical exertion) (abus physiques – violence interpersonnelle) et la normalisation de tels comportements au sein de la culture sportive (violence institutionnelle) [23,24,44,45]. Malgré certaines pistes intéressantes, beaucoup de travail reste à faire pour mieux cerner les liens entre les diverses formes de violence envers les athlètes en contexte sportif.

Tableau 1 - Manifestations de violence interpersonnelle en contexte sportif, selon le type d’auteur 

  Personne en position d’autorité Pairs athlètes Spectateurs

Contexte

  • Entraînement;
  • Compétitions;
  • Voyages/Camps d’entraînement;
  • Vestiaires ou douches;
  • Toute autre situation.
  • Initiations sportives;
  • Sur le jeu/en situation de match;
  • Party d’équipe;
  • Toute autre situation.
  • Avant, pendant ou après une partie, un match ou une compétition.

Violence sexuelle

  • Harcèlement sexuel;
  • Athlètes majeurs : agression sexuelle;
  • Athlètes mineurs (abus sexuel) :
    • Gestes de nature sexuelle avec contacts physiques : caresser/toucher, inviter un mineur à toucher ou à être touché de façon sexuelle, relations sexuelles, viol, inceste, sodomie;
    • Gestes de nature sexuelle sans contacts physiques : exhibitionnisme, impliquer un mineur dans la prostitution ou la pornographie, leurre d’enfant.
  • Harcèlement sexuel;
  • Agression sexuelle.

 

Violence psychologique

  • Crier des propos dégradants ou humiliants à un athlète après une mauvaise performance, pour le « motiver » ou dans le but de l’« endurcir »;
  • Lancer des objets vers les athlètes pour montrer la frustration;
  • Refuser systématiquement de donner de la rétroaction lors d’une contre-performance, ou un refus de donner de l’attention de façon systématique;
  • Expulser de façon chronique un athlète des entraînements ou des autres activités en lien avec la pratique sportive ou l’équipe;
  • Humilier et rejeter les athlètes.
  • Paroles ou écrits pour ridiculiser, se moquer, injurier un ou des athlètes;
  • Atteintes à la réputation de l’athlète, exclusion;
  • S’en prendre aux biens des athlètes;
  • Attacher, suspendre ou confiner un athlète dans un endroit restreint;
  • Obliger un athlète à être l’esclave d’un autre athlète;
  • Kidnapper ou abandonner un athlète;
  • Priver un athlète de sommeil;
  • Restreindre la parole d’un athlète (ex. : bâillonner, obliger au silence sur de longues périodes);
  • Lancer de la nourriture sur un athlète ou l’obliger à manger des choses non désirées ou impropres à la consommation.
  • Déclarations offensantes, humiliantes envers les joueurs/athlètes;
  • Menaces envers les joueurs/athlètes;
  • Projeter des objets sur les athlètes.

Violence physique

  • Frapper, pousser ou lancer des objets sur un athlète;
  • Forcer un athlète à s’entraîner malgré les blessures ou l’épuisement;
  • Punition corporelle suite à une mauvaise performance, un non-respect des consignes ou la non-atteinte d’un poids idéal (ex. : efforts physiques forcés, privation de nourriture, sévices corporels);
  • Refuser à l’athlète le droit de s’hydrater, de dormir, de manger ou d’aller aux toilettes;
  • Exposer les athlètes à des régimes d’entraînement excessifs et dommageables, ou à des pratiques nocives (ex. : méthodes de perte de poids risquées, consommation de produits dopants ou utilisation de méthodes dangereuses en vue d’améliorer la performance).
  • Frapper, pousser, secouer, frapper avec un objet (ex. : bâton hockey), donner un coup de poing ou un coup de pied;
  • Forcer un athlète à consommer de grandes quantités d’alcool;
  • Tatouer, raser les cheveux ou percer une partie du corps d’un athlète.
  • Agressions physiques (invasion du terrain ou suite au match ou à la compétition).

Négligence

  • Éducationnelle : encourager un athlète à quitter ses études ou à sacrifier des périodes normalement consacrées à l’école pour l’entraînement;
  • Sociale : décourager un athlète d’entretenir des liens sociaux ou amoureux afin de ne pas nuire à son implication sportive;
  • Physique : omission de diriger un athlète vers un professionnel pour un problème de santé, ne pas s’assurer de la sécurité de l’équipement sportif ou de l’environnement de pratique;
  • Émotionnelle : ne pas offrir de soutien psychologique à l’athlète.

 

 

  1. « Toutes les formes de mauvais traitements physiques et/ou affectifs, de sévices sexuels, de négligence ou de traitement négligent, ou d’exploitation commerciale ou autre, entraînant un préjudice réel ou potentiel pour la santé de l’enfant, sa survie, son développement ou sa dignité, dans le contexte d’une relation de responsabilité, de confiance ou de pouvoir » [15].
  2. Le « bizutage » réfère à toute activité potentiellement humiliante, dégradante, abusive ou dangereuse attendue de la part d’un sportif par un ou des coéquipiers plus expérimentés, qui ne contribue pas à son développement, mais qu’il doit réaliser pour se faire accepter en tant que membre de l’équipe par ses coéquipiers [17].

Dernière modification: 

10 avril 2018