Bulletin d'information en santé environnementale

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Intolérance multiple aux produits chimiques (ou polytoxicosensibilité)

Auteur(s): 

  • Pierre Auger
    M.D. FRCPC, Direction de santé publique de la Capitale-Nationale

Introduction

Depuis une dizaine d’années, les médecins reçoivent de plus en plus de patients qui se plaignent d’un étrange syndrome qui se manifeste par une réaction polysystémique (touchant plus d’un organe ou d’un système), résultant d’une exposition à des produits chimiques ou à de fortes odeurs. Les premières descriptions de ce syndrome nous viennent des États-Unis. En fait, celui-ci a été décrit au début des années 1950 par Randolph et Rollins. Ces derniers sont considérés comme les pionniers de la médecine écologique qui aujourd’hui propose un traitement pour ce type de patients. Avec l’augmentation du nombre de personnes atteintes de cette affection, plusieurs organismes se sont graduellement penchés sur le problème et de multiples rapports et publications ont été produits1,2,3,4,5,6,7 .

Portrait clinique

Le patient type est un adulte, âgé entre 18 et 55 ans, qui consulte un médecin parce qu’il ressent, lorsqu’il est exposé à de fortes odeurs ou à des produits chimiques (parfum, essence, peinture, diesel, etc.), un ensemble de symptômes. Ceux-ci sont d’abord de type neuropsychologique (problèmes de mémoire et de concentration, obnubilation, irritabilité, désorientation, angoisse, vertige, vision trouble) et sont suivis d’une fatigue plus ou moins importante. Puis, s’ajoutent fréquemment une irritation des voies respiratoires supérieure et inférieure, de l’essoufflement, de la toux, des douleurs musculo-squelettiques, des problèmes digestifs, cutanés, cardiaques ou autres. Par la suite, le patient développe une intolérance aux odeurs fortes, au bruit, à la caféine, à l’alcool, aux médicaments et à certains aliments.

Les symptômes surviennent souvent à la suite d’une exposition chronique ou aiguë à des produits chimiques, à certains agents biologiques ainsi qu’à la suite d’un accident ou d’un épisode de stress intense. L’investigation médicale la plus complète est souvent négative. Certains auteurs ont fait ressortir que cette symptomatologie chevauche fréquemment celle d’autres syndromes tel celui de la fatigue chronique, de la fibromyalgie8, de l’intoxication aux pesticides ou autres agents neurotoxiques, des maladies psychiatriques ou psychologiques tels le stress post-traumatique, de l’angoisse et de la panique, des désordres somatotropes et éventuellement, de l’état dépressif9.

Données épidémiologiques

Il est difficile d’identifier le nombre précis de personnes souffrant de l’intolérance multiple aux produits chimiques, aussi appelée polytoxicosensibilité. Le rapport Thompsen estime que la proportion de la population souffrant d’une forme ou d’une autre d’hyperréactivité se situe entre 2 et 10 %. Bell, de son côté, a constaté qu’entre 15 et 30 % d’une population d’étudiants en psychologie10 et une proportion identique de personnes âgées11 se plaignaient de réagir de façon anormale à des odeurs sans en être handicapés pour autant. De ces deux populations, moins de 1 % des étudiants souffraient d’une intolérance importante diagnostiquée par un médecin tandis que chez les personnes âgées, la proportion atteignait 4 %. Quant à Cullens, il a constaté que 1,8 % des patients qui le consultent souffraient d’une forte intolérance. Une enquête téléphonique menée récemment en Californie auprès de 4 046 foyers fait ressortir que 16 % des personnes interrogées déclarent avoir des sensations désagréables au contact de produits chimiques usuels. Pour 6,3 % de ces gens, un médecin aurait suggéré la présence du syndrome d’intolérance aux produits chimiques. Enfin, des données plus récentes confirment que l’on retrouve ce type de patients tant en Amérique du Nord que dans plusieurs pays européens12.

Il est possible de classer la population touchée par le syndrome d’intolérance aux produits chimiques en cinq groupes selon la circonstance entourant l’exposition (tableau 1).

Tableau 1. Populations touchées par le syndrome d’intolérance aux produits chimiques en fonction de la circonstance

Classe

Sexe le plus fréquemment touché

1. Individus exposés à des neurotoxiques en milieu de travail

Hommes

2. Individus exposés à une mauvaise qualité d’air intérieur dans un édifice

Femmes

3. Individus exposés lors d’épisodes de contamination environnementale (eau, air)

Tans les hommes que les femmes

4. Individus exposés lors d’accidents impliquant des produits chimiques

Femmes

5. Individus exposés lors de la guerre du Golfe*

Hommes

*Aussi appelé le syndrome de la guerre du Golfe. On estime que près de 100 000 soldats sur 700 000 (14,3 %) ayant participé à la guerre en Irak souffrent d’un syndrome similaire.

Critères de définition

À l’heure actuelle, aucune définition nosologique spécifique ne fait l’objet d’un consensus. La définition la plus utilisée en clinique et devant les tribunaux est celle de Cullens. On retrouve d’ailleurs une grande ressemblance entre les définitions proposées (voir encadré).

Critères de définition proposés

Critères de Cullens

  1. Exposition environnementale documentée
  2. Touche plus d’un organe
  3. Symptômes apparaissent ou disparaissent selon des stimuli qui peuvent être prédits
  4. Action de substances de classes différentes
  5. Possibilité de démontrer une réaction à une faible exposition
  6. Exposition très faible (i.e. sous les normes bien que mesurable)
  7. Tests physiologiques normaux

Critères du National Academy of Sciences

Correspond aux 6 premiers critères de Cullens

Note : Peut inclure d’autres maladies comme la dépression, l’asthme, etc. alors que la définition de Cullens exclut la présence de maladies reconnues.

Critères de Nethercott16

  1. Reproductibilité des symptômes
  2. Maladie chronique
  3. Faible exposition
  4. Disparition des symptômes lors de l’arrêt de l’exposition
  5. Substances de classes différentes

Hypothèses médicales

Plusieurs hypothèses médicales ont été avancées pour expliquer le syndrome d’intolérance aux produits chimiques.

Immunologique

Les premières recherches se sont orientées vers l’immunologie. Toutefois, bien que plusieurs déficiences du système immunologique aient été décrites, aucune étude systématique n’a confirmé cette hypothèse14.

Chimique

Des études ponctuelles ont décrit des déficiences vitaminiques, en magnésium et sélénium, des troubles du métabolisme des acides gras essentiels, une réduction des peroxydases et enfin, des dérèglements subtils du système enzymatique impliqué dans la formation de l’hème qui pourrait occasionner un maladie similaire à la porphyrie (douleurs abdominales, symptômes neuropsychiatriques, urines foncées). Ici encore, ces études comportent plusieurs déficiences et requièrent confirmation.

Perte de tolérance et mésadaptation aux produits chimiques

La perte de tolérance et la mésadaption aux produits toxiques est une théorie mise de l’avant par les adeptes de la médecine écologique qui sous-tend que l’organisme des personnes atteintes aurait accumulé une quantité limite de produits toxiques au point de réagir à de faibles concentrations de ces mêmes substances. La réaction se traduit par des symptômes d’hyperréactivité (anxiété, irritabilité, tremblements) suivis de symptômes d’abstinence (fatigue, obnubilation, etc.), ce qui s’apparente en fait à des symptômes de toxicodépendance. Selon ces mêmes tenants de la médecine écologique, il est nécessaire de retirer le patient du milieu associé aux malaies et de le placer en milieu atoxique, sorte d’unité environnementale où les matériaux utilisés doivent dégager le moins de produits chimiques possible. En exposant ensuite le patient à différentes substances, on tente d’identifier les agents responsables de ses malaises.

Sensibilisation olfacto-limbique

La théorie de la sensibilisation olfacto-limbique est basée sur le fait que les substances, qui sont absorbées par le nez, atteignent, via le nerf olfacto-limbique, le système limbique15,16. Ce système, qui est situé à la base du cerveau, est un important carrefour où se concentrent la mémoire, les émotions, l’agressivité et la passivité. Il contrôle aussi le système hormonal et neurovégétatif. Or, tel qu’expérimenté chez l’animal, cette région du cerveau est aussi la source de convulsions lorsqu’elle est stimulée à l’aide d’une forte décharge électrique. Ce phénomène peut également être déclenché en stimulant le système limbique avec plusieurs petites doses répétées dans le temps et réduire ainsi le seuil de convulsion de façon irréversible. En répétant ce protocole expérimental avec certains produits chimiques, tels que le lindane ou les dérivés chlorés, par exemple, le seuil s’abaisse encore plus rapidement.

Il existe par ailleurs un phénomène parallèle appelé sensibilisation temporo-dépendante qui, au lieu d’établir un seuil convulsif, consiste à mesurer la production, dans des endroits précis du cerveau de l’animal, de métabolites tels que la dopamine. Or, encore ici, l’injection de solvants ou de pesticides peut accélérer ce processus, tout comme le stress et certains traits génétiques, tel celui de la timidité (caractéristique de certains animaux qui réagissent avec vigueur à tout stimulus inhabituel). L’irréversibilité de ce phénomène est possible selon le degré de stimulation. Le développement d’un modèle animal a permis d’observer que des rats sensibilisés au moyen de la manipulation génétique partageaient plusieurs caractéristiques physiologiques avec les humains souffrant du syndrome de l’intolérance17. La théorie de la sensibilisation temporo-dépendante a l’avantage de faire partie des pistes de recherche de la psychiatrie moderne, laissant croire que la maladie puisse être d’origine multiple.

Réaction inflammatoire des voies respiratoires supérieures

La réaction inflammatoire des voies respiratoires supérieures est une théorie18 selon laquelle les patients atteints du syndrome d’intolérance souffriraient d’un état d’hyperréactivité de la muqueuse nasale avec prolifération de nerfs sensitifs et production consécutive de substances inflammatoires. Ces dernières agiraient entre autres sur des structures cérébrales.

Atteinte psychologique

Certains auteurs soutiennent que le syndrome d’intolérance aux produits chimiques a une origine strictement psychologique, qui se traduit par l’anxiété, la panique, la paranoïa, la dépression masquée et le désordre somatotrope, la chimiophobie sociale, le réflexe de Pavlov, souvent consécutifs à des traumatismes majeurs ou à des agressions sexuelles en bas âge19.

Paradigme unificateur

Enfin, le modèle du paradigme unificateur suppose une étroite relation entre les mécanismes de défense de l’organisme immunologiques, neurologiques, endocriniens ou psychologiques20. Selon le défenseur de ce modèle, l’ensemble de ces mécanismes, par le biais de différentes molécules messagères agissant seules ou en conjonction, pourraient causer une hyperréactivité dans l’un ou l’autre des systèmes immunitaire, nerveux central ou endocrinien.

Démarche clinique*

Comme aucune des théories précédentes ne fait actuellement l’unanimité, les avenues thérapeutiques vont de l’approche psychologique et psychiatrique à l’approche écologique, avec le retrait total de l’exposition.

Les médecins appliquant l’approche psychologique ou psychiatrique proposent des méthodes de désensibilisation psychologique, une thérapie de soutien pour le patient et sa famille. Une fois le diagnostic de dépression posé, un traitement pharmacologique pourra s’avérer efficace pour certains patients. Par contre, la majorité des patients réagissent mal à cette thérapie. Il est donc plus prudent de débuter avec des doses minimales, puis d’augmenter graduellement la posologie.

La médecine écologique préconise d’éviter toute exposition, et de confiner le patient dans une unité environnementale, où les risques d’exposition aux produits chimiques sont réduits au minimum. Cette approche prône également la mise en place d’un programme d’exercices et de sudation intense accompagnés de la prise de suppléments vitaminiques et minéraux, et d’un jeûne suivi d’une exposition graduelle à différents produits chimiques afin de tenter de déterminer le ou les agents déclencheurs. Cette approche a toutefois été rejetée par plusieurs organismes médicaux américains. En dépit de cette prise de position de l’intelligentsia médicale, certains chercheurs préconisent la mise sur pied de ce type d’unité dans le but d’en faire une évaluation systématique et rigoureuse6.

Les médecins du travail et de l’environnement recommandent en premier lieu l’amélioration des conditions de travail21. Si cette mesure s’avère impossible, le retrait ponctuel ou pour une période prolongée du milieu du travail peut améliorer l’état clinique du patient tel que démontré par une étude récente22. Par contre, pour ces médecins, le retrait de toute exposition, soit la recherche ou la création d’un environnement à exposition nulle, n’est pas conseillé. En effet, le syndrome d’intolérance aux produits chimiques est une maladie chronique, à l’image du diabète, par exemple, pour laquelle la personne atteinte doit apprendre à ne pas craindre ses réactions et développer un mode de vie lui permettant de fonctionner adéquatement au quotidien. Les tenants de cette approche suggèrent l’adoption d’un régime de vie sain où l’exposition aux produits chimiques à la maison sera réduite, l’adoption d’un programme de conditionnement physique et un soutien psychologique d’appoint. Enfin, certains proposent l’acupuncture comme thérapie complémentaire23.

Conclusion

Même si les experts ne s’entendent toujours pas sur l’origine du syndrome de l’intolérance multiple aux produits chimiques ou polytoxicosensibilité, il n’en demeure pas moins que la majorité de ceux-ci reconnaissent la présence réelle de maladie chez les patients qui en sont atteints. Le tableau clinique est polysystémique et les techniques médicales disponibles demeurent tout à fait inefficaces pour poser le diagnostic. Les hypothèses médicales invoquées sont multiples : origine immunologique, chimique, perte de tolérance accompagnée de symptômes de mésadaptation (similaire à la toxicodépendance), sensibilisation olfacto-limbique, réaction inflammatoire des voies respiratoires supérieures et désordres psychologiques. À l’image des nombreuses hypothèses médicales qui ont été avancées pour expliquer ce syndrome, il existe diverses approches thérapeutiques et le choix n’est pas toujours facile à faire.

Références

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  2. Cullens, M., 1987. Workers with Multiple Chemical Sensitivities, State of the art reviews, 2; October-December.
  3. Santé-Canada, 1992. Les polytoxicosensibilités et leur rapport avec les troubles psychiatriques. Compte rendu d’atelier, Ottawa.
  4. National Institute of Health, 1997. Chemical Sensitivity Environmental Health Perspectives. Workshop on Experimental Approaches to Chemical Sentivity, September 20-22, 1995, Environmental Health Perspectives, 105, Supplement 2.
  5. US Department of Health and Human Services Public Health Services; Agency for Toxic Substances and Disease Registry (ATSDR), 1994. Proceedings of the conference on low-level exposure to chemicals and neurobiologic sensitivity. Toxicology and Industrial Health 10, special issue, 252-669.
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  23. Arnetz, B.B. et al., 1995. A nonconventional approach to the treatment of environmental illness. JOEM 37 : 838-44.

Note sur la démarche clinique

* Il existe plusieurs sites Internet qui traitent de cette maladie, dont celui du Interagency Workgroup on Multiple Chemical Sensitivities qui est particulièrement bien documenté (web.health.gov/environment/mcs/index/htm)

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