Veille scientifique en promotion de la santé mentale et prévention des troubles mentaux et du suicide, automne 2023

Voici le tout premier bulletin de la veille scientifique de l’Institut national de santé publique du Québec présentant les plus récents articles scientifiques sur la promotion de la santé mentale, la prévention des troubles mentaux et la prévention du suicide.

Dans ce numéro :

Déterminants sociaux de la santé mentale — Implications pour la mesure, la recherche et l’évaluation

Contexte

L’approche axée sur la mesure de la performance est fréquemment utilisée pour l’évaluation de programmes et de services en santé mentale. Bien que nécessaire et utile, ce type d’évaluation concentre d’ordinaire ses efforts sur les indicateurs les plus facilement mesurables (p. ex. le nombre de séances de formation livrées ou le nombre de personnes dirigées vers des services en santé mentale), alors que d’autres indicateurs peuvent également être pertinents. Qui plus est, l’évaluation de la performance suppose implicitement que des progrès vers ces objectifs sont souhaitables, sans réflexion critique sur les objectifs eux-mêmes. Elle cherche par ailleurs rarement à saisir les résultats non intentionnels du programme (positifs ou non).

Objectifs et méthode

Cet article vise à élargir l’évaluation de programmes telle que généralement pratiquée dans le domaine de la santé mentale, en présentant comme alternative l’approche de l’évaluation basée sur la théorie. On explore ensuite les bénéfices potentiels d’une telle approche, en particulier à partir de l’utilisation du cadre conceptuel des déterminants sociaux de la santé mentale comme théorie sociale.

Qu’est-ce qu’on y apprend?

Dans un premier cas, l’évaluation de programmes basée sur la théorie concerne la « théorie » sous‑jacente à un programme (aussi appelée modèle logique). Celle-ci est souvent fondée sur les présomptions des parties prenantes à l’origine du programme et n’est pas présentée de manière explicite. Le rôle de l’évaluation est de la mettre en exergue. Dans un second cas, l’évaluation de programmes s’appuie sur des théories issues des sciences sociales. Dans les deux cas, le recours aux théories permet d’élargir l’évaluation de programmes : elles mettent au jour les mécanismes à l’œuvre et les facteurs en jeu qui resteraient autrement dans l’angle mort de l’évaluation de la performance.

De la même manière, le cadre conceptuel des déterminants sociaux de la santé mentale peut être utilisé comme théorie sociale en soutien à l’évaluation de programmes. Une telle perspective peut apporter plusieurs bénéfices supplémentaires à différents moments de l’évaluation, comme soutenir :

  • La conception du programme; l’adoption du cadre conceptuel des déterminants sociaux de la santé mentale permettrait d’identifier les lacunes d’un programme en matière de prévention des troubles mentaux et ainsi de bonifier le programme ou la formation fournie aux personnes qui le mettent en œuvre;
  • Les choix de construits pertinents à mesurer; le cadre des déterminants de la santé mentale permet de se pencher sur des construits importants, comme les barrières et les facilitants relatifs aux structures organisationnelles, aux politiques internes visant à diminuer l’accès inéquitable aux services, et au contexte politique plus large. Cette perspective permet également d’insister sur la prise en compte du contexte influençant les décisions méthodologiques, comme la précision des différents publics ciblés par l’évaluation;
  • L’interprétation des résultats; la littérature sur les déterminants sociaux de la santé mentale offre des clés d’interprétation, entre autres à l’égard des sous-groupes de la population et du rôle des déterminants de la santé mentale sur ces sous-groupes, favorisant ainsi l’adoption d’une perspective d’équité.

Conclusion

Une approche d’évaluation basée sur la théorie qui intègre le cadre conceptuel des déterminants sociaux de la santé mentale représente une manière d’améliorer les pratiques d’évaluation des programmes en santé mentale. Des recherches empiriques demeurent toutefois nécessaires afin de vérifier si cette proposition mène réellement à des évaluations plus holistiques, systémiques et utiles.

Mason, S., Ragan, M., Gilbert, S.H., Lenz, S. (2023). Social determinants of mental health: Implications for measurement, research, and evaluation. Journal of Counseling & Development, No Pagination Specified. https://doi.org/10.1002/jcad.12490


Quels sont les principaux facteurs susceptibles d’influencer la mise en œuvre d’une approche globale de santé en contexte scolaire pour favoriser la santé mentale et le bien-être des élèves? Une revue systématique

Contexte

Depuis une décennie, au niveau international, on observe une détérioration de la santé mentale des enfants et des jeunes d’âge scolaire. La collaboration d’un ensemble de secteurs comme la santé, l’éducation ou l’emploi est préconisée pour agir de façon coordonnée en faveur de leur santé mentale. Dans ce contexte, les écoles sont des lieux privilégiés pour promouvoir la santé mentale et le bien-être. De nombreuses études ont d’ailleurs montré les effets positifs des interventions ciblant la santé mentale, surtout celles déployées selon une approche globale de la santé à l’école. Cette approche suppose qu’en plus d’offrir des activités éducatives universelles ou destinées à des groupes ciblés, on propose des actions qui impliquent l’ensemble de la communauté éducative afin d’instaurer les conditions propices au bien-être. Cependant, les facteurs favorisant la mise en œuvre réussie et la pérennité des approches globales en contexte scolaire pour agir sur la santé mentale et le bien-être sont moins bien documentés.

Objectifs et méthode

Cet article présente une revue systématique de facteurs qui influencent la mise en œuvre d’interventions de santé mentale déployées selon une approche globale de la santé en contexte scolaire. La classification de l’ensemble des facteurs, barrières ou facilitateurs, s’est faite à partir d’une grille proposant 14 catégories, allant des facteurs individuels (p. ex. connaissances, habiletés, croyances) aux facteurs sociaux (p. ex. collaboration, planification, engagement) et contextuels (p. ex. disponibilité de ressources, leadership organisationnel).

Qu’est-ce qu’on y apprend?

Sept études qualitatives et deux études mixtes ont été recensées. Elles s’attardent aux barrières et aux facilitateurs rapportés par des responsables de la mise en œuvre des interventions à l’école (p. ex. : membres de la direction d’établissement, du personnel enseignant ou des services aux étudiants, parents). Un total de 87 facilitateurs et de 67 barrières ont été dégagés de ces neuf études. Des facilitateurs sont rapportés dans l’ensemble des neuf études. Ils correspondent à des facteurs contextuels (p. ex. ressources humaines et financières, guides de pratiques, soutien professionnel continu, liens école-familles positifs, temps dédié à la planification, flexibilité et adaptabilité de l’intervention, soutien de la direction de l’école) et des facteurs sociaux (p. ex. coopération et engagement des membres du personnel, partenariat avec diverses parties prenantes, événements de lancement, réunions régulières sur la mise en œuvre, communautés d’apprentissage professionnel). Les facteurs d’ordre individuel (p. ex. littératie en santé mentale du personnel, confiance et motivation) ont aussi été mentionnés, mais dans une moindre mesure. Les barrières rapportées dans toutes les études correspondent surtout à des facteurs contextuels (p. ex. absence de politiques scolaires en matière de promotion de la santé mentale, faible capacité organisationnelle, charges de travail supplémentaire, manque de soutien professionnel).

Conclusion

Les résultats corroborent les données de recherches en science de l’implantation qui identifient des facteurs multiples et complexes devant être considérés lors de la mise en œuvre d’interventions dans des contextes réels. Ces résultats permettent de mettre en exergue le nombre de défis que les écoles et leurs partenaires doivent considérer pour une mise en œuvre réussie d’interventions de promotion de la santé mentale et du bien-être à l’échelle scolaire.

Higgins, E., Booker, R. (2023). What are the main factors that are thought to impact upon the implementation of a whole school approach to student mental health and wellbeing in schools? A systematic review. International Journal of Wellbeing,13(2). https://doi.org/10.5502/ijw.v13i2.2833


Perceptions et expériences du personnel enseignant au sujet des programmes visant la santé mentale et le bien‑être des élèves : une revue systématique

Contexte

L’adolescence représente une période développementale caractérisée par de nombreux changements ainsi que par une certaine vulnérabilité à l’égard des stresseurs affectant la santé mentale. Les écoles sont considérées comme un milieu des plus pertinents pour la promotion de la santé mentale des jeunes. S’il existe de nombreuses données probantes quant à l’efficacité de programmes en faveur de la santé mentale et du bien-être, le rôle et la capacité du personnel enseignant en relation avec leur implantation sont moins connus. Il apparaît pourtant nécessaire que celui-ci s’engage en faveur d’une approche globale en contexte scolaire pour favoriser la santé mentale (whole school approach) et qu’il se sente soutenu et suffisamment informé, dans un contexte où la santé mentale devient une responsabilité partagée et un objectif des systèmes d’éducation.

Objectif et méthode

Cet article présente une revue systématique qui vise à connaître les perceptions et les expériences du personnel enseignant quant aux programmes destinés à améliorer la santé mentale des élèves. Il s’agit autant des études où le personnel enseignant a observé la mise en œuvre de l’intervention que de celles où il l’a actualisée.

Qu’est-ce qu’on y apprend?

Après une recherche de la littérature scientifique, sept (7) études empiriques de différents devis ont été conservées pour la revue systématique. Les résultats sont répartis selon quatre grands thèmes :

  • Les perceptions générales : Si pour la plupart, les membres du personnel enseignant connaissent les programmes, cela n’est pas acquis partout. Les perceptions quant à l’efficacité des programmes varient aussi. Dans certains cas, on considère que les programmes promeuvent la santé mentale des élèves et permettent de réajuster l’accent trop souvent placé sur la performance scolaire pour se soucier plus adéquatement des besoins sociaux et émotionnels des jeunes. Des membres affirment en plus voir des effets positifs pour eux-mêmes. Pour d’autres, ces programmes sont perçus comme pouvant être superficiels ou comme un risque d’ajouter une charge aux élèves.
  • La perspective sur leurs rôles : Certains membres du personnel enseignant considèrent être dans une position idéale pour identifier la détresse des élèves. Pour d’autres, ce genre de responsabilité est considéré au-delà de leurs tâches habituelles d’enseignement. D’autres encore, ressentent de l’incertitude quant à leur rôle face à ces nouvelles responsabilités.
  • Les barrières vécues : Le temps est un facteur lacunaire soit pour réaliser l’adaptation des programmes au contexte, soit pour parvenir à combiner une double responsabilité incluant autant la santé mentale que le curriculum scolaire. Le manque de formation est également un facteur mentionné comme limitant la capacité à mettre en œuvre adéquatement ces programmes.
  • Le besoin d’une meilleure communication interorganisationnelle : un besoin est identifié d’une meilleure communication entre les écoles et les divers services de soins en santé mentale et entre leurs membres respectifs, afin d’assurer une culture dite de la sécurité interorganisationnelle.

Conclusion

Une approche globale de la santé en contexte scolaire pour favoriser la santé mentale est mise de l’avant comme pouvant répondre à plusieurs enjeux identifiés. Elle favorise un climat scolaire en faveur de la santé mentale et un partage des responsabilités, permet de soutenir la santé mentale des membres du personnel enseignant, laquelle est essentielle au développement de leur rôle, et inclut des stratégies universelles et destinées à des groupes ciblés. Cette approche est considérée comme complémentaire à une formation au sein du cursus professoral, à des politiques publiques en faveur de la santé mentale, à des processus de coconstruction entre le personnel enseignant et les élèves visant l’implantation de programmes ainsi qu’à une meilleure communication interorganisationnelle en faveur de la santé mentale des jeunes.

Goodwin, J., Behan, L., O’Brien, N. (2023). Teachers’ views and experiences of student mental health and well-being programmes: A systematic review. Journal of Child & Adolescent Mental Health, 0(0), 1‑20. https://doi.org/10.2989/17280583.2023.2229876


Programmes d’apprentissage socioémotionnel en contexte scolaire pour la prévention de la dépression, de l’anxiété et du suicide chez les jeunes : une analyse économique

Contexte

La prévention de l’apparition des troubles anxieux ou dépressifs ainsi que des comportements suicidaires lors de l’adolescence peut mener à des gains considérables de santé tout au long du parcours de vie des personnes. Des données probantes montrent que les programmes qui misent sur l’apprentissage socioémotionnel en contexte scolaire sont efficaces à prévenir ces difficultés. Ils peuvent être universels et viser l’ensemble des élèves sans égard au risque qu’ils présentent ou être indiqués et cibler des élèves qui présentent un risque accru. Les programmes indiqués peuvent démontrer des résultats plus importants que les programmes universels. Toutefois, ils peuvent être plus coûteux et leurs impacts populationnels sur la santé plus restreints puisqu’ils s’adressent à un petit nombre d’élèves. Une analyse économique peut contribuer à identifier les programmes à prioriser et qui permettent de répondre aux enjeux de santé mentale, tant pour l’ensemble des jeunes que pour celles et ceux qui sont davantage touchés par des difficultés psychologiques.

Objectif et méthode

Dans cette étude, on examine le rapport coût-efficacité de programmes d’apprentissage socioémotionnel universels et indiqués en contexte scolaire pour prévenir la dépression, l’anxiété et les comportements suicidaires chez les jeunes dans différents contextes nationaux. L’étude adopte la méthode du programme WHO-CHOICE (World Health Organization CHOsing Interventions that are cost-effective) de l’Organisation mondiale de la santé. L’étude présente une modélisation des impacts et le nombre d’années en bonne santé gagné (healthy life years gained [HLYG]) par la réduction des prévalences de cas de dépression/anxiété et du taux de suicide suivant l’implantation de programmes d’apprentissage socioémotionnel. Ces données ont permis ensuite de comparer le rapport coût-efficacité de ces programmes en contexte scolaire, exprimé par le coût en dollars internationaux (I$) pour une année de HLYG.

Qu’est-ce qu’on y apprend?

Les résultats suggèrent que les coûts des deux types de programmes sont modestes : par exemple le coût par habitant de programmes d’apprentissage socioémotionnel universels est de 0,16 I$ et de 0,08 I$ pour les programmes indiqués, dans les pays à revenu moyen-élevé et élevé. Cependant, les programmes universels ont généré plus de gains en matière de santé populationnelle. Notamment, les programmes universels pourraient prévenir 742 cas de dépression/anxiété à un seuil cliniquement détectable comparativement à 45 cas pour les programmes indiqués. L’analyse montre également un rapport coût-efficacité des programmes universels de 2 006 I$ par HLYG, alors qu’il est de 18 473 I$ par HLYG pour les programmes indiqués (dans les pays à revenu moyen-élevé et élevé).

Conclusion

L’étude montre que les deux types de programmes d’apprentissage socioémotionnel en contexte scolaire nécessitent un faible coût d’investissement. Toutefois, l’analyse économique du rapport coût-efficacité montre que les programmes universels permettent des gains de santé plus importants au niveau populationnel. La mise en œuvre des programmes indiqués peut être justifiée comme moyen de réduction des inégalités qui affectent les populations à haut risque. Les résultats étant fortement influencés par l’ampleur de l’effet des programmes qui ont permis les analyses, cette étude invite à porter une attention à la qualité et à la conformité des programmes déployés en contexte scolaire. L’identification des défis dans la mise en œuvre de ces programmes dans chaque contexte local s’avère importante afin d’augmenter la probabilité d’atteindre les bénéfices escomptés. Le suivi et l’évaluation des programmes seraient essentiels à leur déploiement efficace.

Lee, Y. Y., Skeen, S., Melendez-Torres, G. J., Laurenzi, C. A., Van Ommeren, M., Fleischmann, A., et al. (2023). School-based socio-emotional learning programs to prevent depression, anxiety and suicide among adolescents: a global cost-effectiveness analysis. Epidemiology and Psychiatric Sciences, 32, e46. https://doi.org/10.1017/S204579602300029X

Nouvelles publications de l’Institut national de santé publique du Québec

Autres publications d’intérêts

Nouvelles données québécoises

Publication d’intérêt à l’international

26e JASP 2023 — Cerner les champs d’action de la santé publique en promotion de la santé mentale

Cette année, dans le cadre des 26es Journées annuelles de santé publique (JASP) qui se tiendront les 27 et 28 novembre à Québec et le 29 novembre en ligne, une journée portera sur les champs d’action de la santé publique en promotion de la santé mentale.

Cette journée thématique a lieu le 27 novembre 2023 à Québec.

Pour le programme complet et inscription : www.inspq.qc.ca/jasp

Rédaction

Caroline Braën-Boucher, conseillère scientifique
Félix Lebrun-Paré, conseiller scientifique
Pascale Mantoura, conseillère scientifique
Marie-Claude Roberge, conseillère scientifique
Coordonnatrice de l’équipe Écrans/Santé mentale/Suicide
Santé et bien-être des populations
Direction du développement des individus et des communautés

Révision

Julie Laforest, cheffe d’unité scientifique
Santé et bien-être des populations
Direction du développement des individus et des communautés

Révision linguistique

Sophie Michel, agente administrative
Direction du développement des individus et des communautés

Pour toute question, vous pouvez communiquer avec notre équipe à l’adresse courriel suivante : [email protected]

L’inclusion des articles présentés dans ce bulletin de veille ne signifie pas leur endossement par l’Institut. Le jugement professionnel demeure essentiel pour évaluer la valeur de ces articles pour votre pratique. Vous pouvez également consulter la méthodologie de cette veille scientifique.

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