Étude épidémiologique de l’usage de cannabis dans une région du centre tunisien

Volume 27, Numéro 2

  • H. Mabrouk
    doctorante, Laboratoire de biochimie et toxicologie, Hôpital universitaire Fattouma Bourguiba de Monastir, Tunisie
  • H. Mechria
    infirmier, Laboratoire « Vulnérabilité aux psychoses », service de Psychiatrie, Hôpital universitaire Fattouma Bourguiba de Monastir, Tunisie
  • A. Mechri
    maître de conférences agrégé, Laboratoire « Vulnérabilité aux psychoses », service de Psychiatrie, Hôpital universitaire Fattouma Bourguiba de Monastir, Tunisie
  • W. Douki
    professeur hospitalo-universitaire, Laboratoire de biochimie et toxicologie, Hôpital universitaire Fattouma Bourguiba de Monastir, Tunisie
  • L. Gaha
    professeur hospitalo-universitaire, chef service de Psychiatrie, Laboratoire « Vulnérabilité aux psychoses », service de Psychiatrie, Hôpital universitaire Fattouma Bourguiba de Monastir, Tunisie
  • M. F. Najjar
    professeur hospitalo-universitaire, chef service, Laboratoire de biochimie et toxicologie, Hôpital universitaire Fattouma Bourguiba de Monastir, Tunisie

Dernière modification: 

20 février 2018

Résumé

Objectif
Ce travail vise à d’étudier le profil des consommateurs de cannabis dans une région du centre tunisien, ainsi que les modalités et les motifs de consommation.

Méthodes
Notre étude transversale descriptive a concerné 205 sujets (191 hommes et 14 femmes), âgés de 25,97 ± 7,92 ans. Pour chaque sujet, la consommation de cannabis a été confirmée par la recherche urinaire des stupéfiants.

Résultats
La fréquence globale des usagers de cannabis était de 61 %. La consommation était significativement plus élevée chez les hommes avec 94,4 %. Les consommateurs étaient des adultes jeunes, âgés de 25 ans en moyenne, célibataires (81,6 %), de niveau scolaire primaire (62,4 %), ayant une activité professionnelle (72 %) et résidant dans des zones urbaines (77,6 %). L’âge moyen du début de consommation était de 20 ans. La consommation associait fréquemment l’alcool et le tabac (72 %). La consommation de cannabis était quotidienne chez 40 % des sujets. Dans la plupart des cas, le recours au cannabis était considéré comme un moyen de fuir les problèmes (29,3 %), de relaxation (20,2 %), d’expérimentation (18,2 %) et de recherche de plaisir (16,7 %).

Conclusion
Ces données suggèrent l’importance d’une prévention primaire de l’usage précoce de cannabis ainsi que d’une prévention secondaire associée à la possibilité d’une prise en charge rapide auprès des personnes engagées très jeunes dans la consommation.

Mots clés : cannabis, fréquence, modalités et motifs de consommation, Tunisie.

Introduction

Le cannabis est le produit psychoactif illicite le plus fréquemment consommé chez les adolescents et les jeunes adultes en France et dans les pays occidentaux(1, 2). De son nom scientifique Cannabis sativa, cette plante à chanvre a été successivement utilisée pour la fabrication de papier, comme plante sacrée, comme médicament sédatif et antalgique, puis enfin comme drogue psychodysleptique(3).

Selon l’Enquête sur les toxicomanies au Canada (ETC) en 2004, près de 61,4 % des jeunes ont consommé du cannabis au cours de leur vie, et 37,0 % en ont consommé au moins une fois au cours des douze mois précédant l’enquête(4).

En 2004, selon l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT), le développement d’une consommation régulière parmi les adolescents et les jeunes adultes ainsi que les niveaux atteints conduisent à s’interroger sur les modalités de consommation ainsi que sur les conséquences somatiques et psychiatriques de ces niveaux d’usage(5). En effet, selon l’enquête sur la santé et les consommations lors de l’appel de préparation à la défense (ESCAPAD), en 2008, 2,2 % des jeunes de 17 ans ont déjà fumé du cannabis au cours de leur vie(6). La consommation du cannabis peut avoir des conséquences sur les plans somatique, psychologique, psychiatrique et social de n'importe quel consommateur et ses effets peuvent être encore plus importants si ce consommateur est jeune. La prévention de la toxicomanie exige la définition claire de la population visée, sachant que la Tunisie n’échappe pas à cette tendance de recrudescence des conduites toxicomaniaques malgré une législation répressive. Cependant, les travaux tunisiens consacrés à la toxicomanie sont rares.

Notre travail a pour objectif d’étudier le profil des consommateurs de cannabis dans une région du centre tunisien, ainsi que les modalités et les motifs de consommation.

Matériels et Méthodes

Population d’étude

Notre étude a concerné 205 sujets (14 femmes et 191 hommes) âgés de 25,97 ± 7,92 ans (16 à 79 ans), interpellés pour suspicion d’usage de stupéfiants, examinés dans le service de psychiatrie du CHU de Monastir et qui ont bénéficié d’un bilan toxicologique dans le cadre d’une expertise médicolégale. Ces sujets ont consenti à répondre à un questionnaire précisant le profil sociodémographique, clinique et toxicologique.

Méthodes

Il s’agit d’une étude transversale descriptive menée durant neuf mois. Les données ont été recueillies sur une fiche comportant divers renseignements (âge, sexe, habitudes de vie, antécédents personnels et familiaux, âge de début et rythme de consommation du cannabis, modalités de consommation), au cours d’une interview réalisée après avoir obtenu le consentement verbal et éclairé du sujet et l’avoir assuré de l’anonymat et de la confidentialité de ses propos. Cet entretien s’est déroulé en l’absence du représentant de l’autorité requérante, mais en présence d’un psychiatre qui a assuré l’examen clinique. Pour chaque sujet la consommation de cannabis a été confirmée par un test rapide de recherche des stupéfiants au niveau des urines. Nous avons utilisé le logiciel SPSS 15.0 (Statistical Package for Social Sciences), pour réaliser les statistiques descriptives (pourcentage, moyenne et écart type).

Résultats

Sur les 205 sujets interrogés, 125 ont reconnu avoir consommé au moins une fois du cannabis, soit une fréquence globale de 61 %.

Chez cette population, nous avons noté une nette prédominance masculine avec 118 hommes (94,4 %) pour 7 femmes (5,6 %). Les consommateurs sont âgés de 16 à 79 ans avec une moyenne de 25,89 ± 8,82 ans, en majorité célibataires (81,6 %), de niveau scolaire primaire (62,4 %), ayant une activité professionnelle (72 %) et résidant dans des zones urbaines (77,6 %). Les antécédents psychiatriques personnels concernent 28,8 % de notre population alors que les antécédents familiaux psychiatriques sont retrouvés chez 25,6 % de nos sujets (tableau 1).

Tableau 1 - Caractéristiques des sujets consommateurs de cannabis (n = 125)
 

N

%

Sexe
Hommes
Femmes


118
7


94,4
5,6

Statut marital
Célibataires
Mariés
Divorcés


102
19
4


81,6
15,2
3,2

Niveau scolaire
Analphabète
Primaire
Secondaire
Supérieur


1
78
39
7


0,8
62,4
31,2
5,6

Activité professionnelle
Professionnel en activité
Chômeur
Scolarisé


90
25
10


72
20
8

Lieu de résidence
Urbain
Semi-urbain


97
28


77,6
22,4

Antécédents familiaux  psychiatriques

32

25,6

Antécédents personnels  psychiatriques

36

28,8

Âge moyen de début de consommation des produits psychotropes

Moyenne ± Écart type

Cannabis

20,66 ± 5,62

Tabac

15,61 ± 3,27

Alcool

17,64 ± 3,92

L’âge moyen du début de consommation était de 20,66 ± 5,62 ans avec des extrêmes de 8 et de 49 ans. Nous avons noté en général que le début de la consommation de tabac et d’alcool était antérieur à celui du cannabis chez les usagers de notre étude (15,61 ± 3,27 ans pour le tabac et 17,64 ± 3,92 ans pour l’alcool) (tableau 1).

Soixante-douze pour cent des sujets associent le tabac et l’alcool au cannabis. Les médicaments psychotropes sont également fréquemment associés (15,2 %), alors qu’une minorité (1,6 %) associe d’autres drogues illicites au cannabis (figure 1).

T : Tabac, A : Alcool, M : Médicaments psychotropes, D : Drogues illicites
Figure 1 - Répartition des drogues associées au cannabis

Quarante pour cent consomment du cannabis quotidiennement et 29,6 % de façon hebdomadaire. Cette consommation est mensuelle dans 11,2 % des cas et occasionnelle dans 8 %. Onze virgule deux pour cent des sujets n’ont pas pu préciser le rythme de leur consommation (tableau 2). Cinquante deux virgule huit pour cent ont déclaré consommer fréquemment le cannabis avec des amis et 36 % seuls.

Tableau 2 - Répartition des sujets consommateurs selon la fréquence de consommation du cannabis

Rythme

Fréquence de consommation

Nombre

%

Quotidien

Une fois par jour

19

15,2

Plusieurs fois par jour

31

24,8

Hebdomadaire

Une fois par semaine

16

12,8

Deux à quatre fois par semaine

21

16,8

Mensuel

Une fois par mois

10

8

Deux à trois fois par mois

4

3,2

Occasionnel

Au moins une fois dans les six derniers mois

8

6,4

Deux à cinq fois dans les six derniers mois

2

1,6

Non précisé

14

11,2

Les motivations des individus ayant consommé au cours de l’année apparaissent plus contrastées. Les principales raisons sont la fuite des problèmes (29,3 %), la relaxation (20,2 %), l’expérimentation (18,2 %) et la recherche de plaisir (16,7 %). Une minorité a cité comme motif de consommation la recherche de sensations fortes, ou bien la considère comme un moyen de vaincre sa timidité (figure 2).

Figure 2 - Répartition selon les motifs invoqués par les consommateurs de cannabis

Discussion

Consommation de cannabis selon le sexe

Dans notre population d’étude, la consommation de cannabis était nettement plus fréquente chez les sujets de sexe masculin. Il en est de même pour Beck et collab.(7) selon lesquels la consommation de cannabis se rencontre plus fréquemment chez les hommes que chez les femmes dans tous les pays européens (7,3 % des hommes comparé à 2,5 % des femmes), la différence étant d’autant plus importante que l’on observe des niveaux d’usage élevés. Par ailleurs, l’usage fréquent de cannabis est une pratique croissante en France qui concerne surtout les adolescents et les jeunes adultes et plus les hommes que les femmes(8-9).

La fréquence de la consommation de cannabis dans notre étude (61 %) était plus élevée que celle rapportée par Worne et collab.(3) (50 %) et que celle de 54 % rapportée par Ducongé et collab.(10) en 2005. Selon ces auteurs, 67 % des garçons et 45 % des filles ont consommé du cannabis au moins une fois.

Selon l’OFDT(9), l’expérimentation du cannabis a lieu très massivement au cours de l’adolescence, les prévalences croissent très rapidement avec l’âge au cours de cette période de la vie. En 2005, 49,5 % des jeunes de 17 ans déclaraient avoir déjà pris du cannabis au cours de leur vie.

Influence de l’âge sur la consommation de cannabis

Dans notre étude, 63,2 % des sujets consommateurs sont âgés de 19 à 25 ans et 3,2 % sont des mineurs (16 à 18 ans). En accord avec nos résultats, plusieurs auteurs ont montré que la toxicomanie concerne les adultes jeunes(8, 11). En effet, la jeunesse constitue une période d’expérimentation, incluant souvent l’expérience de la drogue, d’autant que les jeunes forment une population particulièrement vulnérable et influençable(11).

Consommation de cannabis et lieu de résidence

La majorité de nos sujets réside dans des zones urbaines. Le milieu urbain constituerait un facteur favorisant la consommation de drogues. Ainsi, les sujets résidant en milieu urbain sont plus nombreux que ceux des zones rurales à avoir essayé (37 % comparé à 29 %) ou à consommer régulièrement (14 % comparé à 9 %) du cannabis(12). L’émigration vers les villes, liée à l’industrialisation et à la modernisation, a été décrite comme facteur favorisant de toxicomanie. Les grandes villes forment une concentration, non seulement d’habitants, mais aussi d’institutions scolaires et universitaires et d’industries de toutes sortes, terrains propices aussi bien pour les revendeurs que pour les consommateurs de drogues(12).

Consommation de cannabis et état civil

La majorité de célibataires retrouvée dans notre étude confirme les résultats de Bernoussi et collab.(13) qui ont recensé 75 % de célibataires dans leur étude. En fait, la fréquence des célibataires parmi les consommateurs de cannabis peut être liée à leur âge relativement jeune, aux difficultés sociales engendrées par la consommation de drogues où à l’instabilité professionnelle et matérielle liée à la toxicomanie.

Consommation de cannabis et occupation professionnelle

L’usage du cannabis apparaît plus répandu parmi les sujets ayant une occupation professionnelle par rapport aux chômeurs, et ceux dont le niveau d’instruction n’est pas très élevé. Selon Beck et collab.(14), l’usage du cannabis est particulièrement faible parmi les inactifs, tandis que c’est parmi les élèves et les étudiants qu’il se trouve le plus répandu. Les niveaux de consommation des chômeurs s’avèrent relativement proches de ceux des élèves et étudiants pour l’expérimentation, mais nettement moins élevés pour les usages fréquents. Parmi les sujets à activité professionnelle, les écarts s’avèrent plus faibles. Bello et collab.(8) ont rapporté que les usagers se révèlent plus répandus chez les personnes disposant d’un niveau d’instruction élevé ainsi que chez les chômeurs. Selon l’OFDT(15), les chômeurs apparaissent plus consommateurs que les sujets à activité professionnelle, alors que les étudiants sont nettement surconsommateurs de cannabis comparativement aux actifs.

Consommation de cannabis et troubles psychiatriques

Dans notre étude, 28,8 % des consommateurs ont déclaré souffrir de troubles psychiatriques. Selon Laqueille(16), l’abus et la dépendance au cannabis sont plus fréquents chez les schizophrènes (15 à 40 %) que dans la population générale (5,6 à 7,7 %). De plus, Dervaux et collab.(17) rapportent que 26 % parmi 114 patients schizophrènes hospitalisés présentaient ou avaient présenté une dépendance ou un abus.

Âge de début de consommation du cannabis

Quarante pour cent des consommateurs ont eu une première expérience avec le cannabis avant l’âge de 20 ans, suggérant qu’ils l’ont eu durant l’adolescence, période au cours de laquelle l’individu éprouve le besoin de s’affirmer et où il est exposé à toutes sortes de tentations. Worne et collab.(3) ont noté que 50 % des sujets ont commencé l’usage de cannabis avant l’âge de 19 ans. De même, Simmat-Durand(18) a montré que la consommation de cannabis était bien connue chez les moins de 19 ans. En France, et selon l’enquête ESCAPAD en 2003, 50,3 % des adolescents de 17 ans déclarent avoir consommé du cannabis au moins une fois dans leur vie contre 42,2 % en 2008(6, 19). En 2007, l’OFDT(9) a rapporté que 49,5 % des jeunes de 17 ans déclaraient avoir déjà pris du cannabis au cours de leur vie.

En 2007, dans l’enquête ESPAD (European School Survey On Alcohol and Other Drugs), 31 % des élèves de 16 ans reconnaissaient avoir déjà fumé du cannabis au cours de leur vie(20). Cette influence d’une entrée précoce dans l’usage a été parfois même jugée primordiale, pouvant compromettre l’apprentissage cognitif et être liée à une comorbidité psychiatrique ou à des problèmes sociaux tels que le chômage, l’échec scolaire ou la délinquance(21).

Tabagisme, alcoolisme et consommation de cannabis

Nos résultats montrent que les produits licites, dont l’alcool et le tabac, sont nettement plus répandus, qu’il s’agisse de l’expérimentation, de l’usage actuel ou des usages plus réguliers. La majorité de nos sujets était tabagique (98,4 %) et la consommation d’alcool a été retrouvée dans 89,6 % des cas. En effet, il existe un lien étroit entre consommation de cannabis et consommation de tabac. 98,4 % des consommateurs de cannabis sont des fumeurs réguliers de tabac alors qu’ils ne sont que 2,4 % parmi les non tabagiques à fumer du cannabis.

Dans notre série, les usages du cannabis sont en général associés ou ont été précédés par la consommation de tabac et d’alcool dans 72 % de cas, même si l’usage n’a pas lieu au même moment et pour les mêmes raisons. L’intervalle de temps moyen entre le début de la consommation du tabac, de l’alcool et le début de celle du cannabis était variable entre les différentes tranches d’âge, près de la moitié des sujets commençant dans la même année l’usage du tabac et du cannabis. Seule une minorité avait commencé à prendre du cannabis avant 15 ans. Selon Michaud et collab.(22), de nombreux sujets jeunes débuteraient par l’usage du cannabis, devenant par la suite des utilisateurs de cigarettes, inversant ainsi la porte d’entrée vers les substances illégales.

Selon une enquête de l’OFDT(5), la consommation de tabac et d’alcool est en hausse par rapport à la population générale. En 2002, parmi les consommateurs réguliers du cannabis, 81 % ont fumé du tabac, 41 % déclaraient avoir consommé de l’alcool au moins trois fois par semaine et 12,9 % en consommaient tous les jours. Beck et collab.(21) ont rapporté que les usages réguliers de tabac ou d’alcool semblent relativement rares avant 14 ans et ceux du cannabis exceptionnels avant l’âge de 15 ans. La proportion de fumeurs quotidiens augmente nettement avec l’âge. De 14 à 18 ans, elle passe de 9 à 41 % chez les filles, et de 8 à 39 % chez les garçons. Les usages répétés d’alcool augmentent avec l’âge, mais concernent surtout les garçons. Pour le cannabis, l’augmentation avec l’âge est plus nette chez les garçons pour lesquels l’usage répété passe de 2 % à 14 ans à 29 % à 18 ans dans l’enquête ESPAD(23). Michaud et collab.(22) ont rapporté que les adolescents commenceraient leur trajectoire de consommation avec des drogues légales dans 42 % de cas (nicotine, alcool) et que seuls 32 % des usagers débuteraient par l’usage de drogues illégales (d’abord le cannabis). Selon l’ESPAD, en 2007, 29 % des jeunes de 16 ans ont déclaré avoir consommé les trois produits (cannabis+alcool+tabac) au cours de leur vie, mais 0,7 % seulement disent n’avoir pris que du tabac et du cannabis et moins de 1,2 % seulement de l’alcool et du cannabis(20). Fernandez et collab.(24) ont rapporté également une polyconsommation d’alcool, de tabac et de cannabis, expliquée par une meilleure accessibilité à ces substances (tabac, alcool et plus récemment cannabis) et par les rencontres dans l’espace urbain et festif.

Cannabis et psychotropes ou autres drogues illicites

Par ailleurs, dans notre étude, le cannabis était parfois associé à des médicaments psychotropes, alors qu’une minorité se distingue par l’association de drogues illicites (cocaïne, héroïne, ecstasy). Trois sujets ont déclaré avoir consommé plusieurs produits en même temps ou successivement. Le choix des produits dépend, certes, de leurs effets, mais aussi de leur disponibilité dans l’environnement géographique, de leur facilité d’accès et de leur coût. Le cannabis peut être considéré comme moins dangereux que les autres drogues dures comme le montrent certaines études en France(25).

Selon l’OFDT(26), en 2002, l’usage des drogues illicites s’avère très peu courant, ne dépassant jamais 0,3 % pour les 18-75 ans et culminant à 1,3 % pour l’ecstasy et 0,9 % pour la cocaïne chez les 18-24 ans. Selon Bello et collab.(8), en 2004, la consommation de produits illicites autres que le cannabis concerne plutôt des produits stimulants (ecstasy : 16 %, cocaïne : 13 % et amphétamines : 8 %).

Fréquence et motifs de consommation

Dans notre étude, la consommation de cannabis est quotidienne dans 40 % des cas et occasionnelle chez 8 % des sujets. Dans cette population d’étude, la majorité des consommateurs a fumé du cannabis au cours d’une réunion avec des amis. Il semble que ces jeunes se laissent tenter par la drogue sous la pression de leur entourage amical « par curiosité » ou « pour faire comme les autres » et par crainte d’être isolé de leur groupe d’amis. Les lieux de consommation sont dominés par le domicile dans la plupart de cas. Ces résultats concordent avec ceux Bello et collab.(8) qui ont rapporté que la consommation se fait le plus souvent en groupe (83 %), quotidiennement (78 %) et à domicile (66 %).

Selon Cottencin et collab.(2), la consommation se faisait le plus souvent en groupe (42,2 %), occasionnellement (54 %) et dans un contexte festif (47,3 %). Par contre, Simmat-Durand(18) a rapporté que la majorité des étudiants (54 %) consommaient du cannabis de manière occasionnelle et que seule une minorité (17 %) en prenait quotidiennement.

Concernant les motifs de consommation, près du tiers des sujets déclarent l’avoir fait pour fuir des problèmes ou pour se relaxer, d’autres affirment l’avoir fait à la recherche de plaisir et par curiosité. La drogue peut être considérée par les jeunes comme un moyen de surmonter certaines difficultés, dont principalement la timidité. Rares sont ceux qui déclarent avoir recherché des sensations fortes. L’usage du cannabis est donc surtout motivé par des considérations hédoniques, et son abandon l’est tout autant par la lassitude ou le manque d’intérêt. Néanmoins, il convient de s’attarder sur les usagers en situation d’usage problématique.

Selon Bello et collab.(8), les trois motifs de consommation les plus fréquemment mis en avant sont plutôt de tonalité conviviale : se relaxer et se détendre, être avec des amis, partager et faire la fête. De même, selon l’OFDT(9), les motifs de consommation de cannabis déclarés par les consommateurs réguliers sont divers et multiples : relaxation, partage, fête, habitude, endormissement, défonce. Cette multiplicité est une traduction de la diversité des effets recherchés.

Selon l’étude de l’ESCAPAD 2008(6), les motifs de consommation de cannabis sont également festifs, mais la recherche de « défonce » s’avère nettement plus fréquente (38 % des usagers), de même que les consommations à visées anxiolytiques, hypnotiques ou compensatrices et les consommations d’habitude ou liées à un sentiment de dépendance.

Selon l’ETC(4), près de la moitié des jeunes (49,3 %) déclarent que la raison la plus importante pour commencer à consommer de la drogue est « pour essayer, expérimenter ». Les deux autres raisons les plus fréquentes sont « pour être euphorique » (11,2 %) et « parce que ma famille ou mes amis en consommaient » (10,8 %).

Conclusion

Notre étude donne une image préoccupante de la consommation de cannabis chez les adultes jeunes où elle apparaît caractérisée par la fréquence de la consommation. En effet, la diffusion progressive de l’expérimentation du cannabis et de son usage, la découverte de cette substance à un âge apparemment de plus en plus précoce, mais également l’étendue actuelle de l’usage du cannabis au sein de la population adulte témoignent de la globalisation de ce phénomène dans notre société.

Le dépistage des sujets à risque s’impose pour prévenir l’initiation toxicomaniaque et proposer au toxicomane une aide psychosociale et une possibilité de sevrage. L’information et l’éducation sanitaire permettent aux sujets vulnérables d’éviter les conduites toxicomaniaques ainsi que leurs conséquences individuelles et collectives.

Cette prévention passe également, et en premier lieu, par le contrôle de la production, de l’offre et de la disponibilité des produits.

Pour toute correspondance

H. MABROUK
Doctorante
Laboratoire de biochimie et toxicologie
Laboratoire « Vulnérabilité aux psychoses », service de Psychiatrie
Hôpital universitaire Fattouma Bourguiba de Monastir
5000 Monastir, Tunisie
Tél. :+21 6 73.46.08.25
Courriel : hajer_mabrouk@yahoo.fr

Références

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11 Kuendig H, Delgrande Jordan M, Kuntsche E. Cannabis et jeunesse : épidémiologie et idéologies. Dépendances 2005; 27:8-10.

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Le Bulletin d’information toxicologique (BIT) est une publication conjointe de l’équipe de toxicologie clinique de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) et du Centre antipoison du Québec (CAPQ). La reproduction est autorisée à condition d'en mentionner la source. Toute utilisation à des fins commerciales ou publicitaires est cependant strictement interdite. Les articles publiés dans ce bulletin d'information n'engagent que la responsabilité de leurs auteurs et non celle de l'INSPQ ou du CAPQ.

ISSN : 1927-0801