Bulletin d'information en santé environnementale

  • Article

Auteur(s): 

  • Joanne Aubé-Maurice
    M.D., M. Sc., FRCPC, médecin-conseil, Direction de santé publique du Centre intégré de santé et de services sociaux du Bas-Saint-Laurent
  • Geneviève Fontaine
    B. Sc., professionnelle en santé environnementale, Direction de santé publique du Centre intégré de santé et de services sociaux du Bas-Saint-Laurent
  • Guylaine Morrier
    B. Sc., professionnelle en santé environnementale, Direction de santé publique du Centre intégré de santé et de services sociaux du Bas-Saint-Laurent

Format PDF: 

Icône PDF Télécharger (1.34 Mo)

Résumé

La berce du Caucase est une plante exotique envahissante, encore peu présente au Bas-Saint-Laurent, qui peut causer des brûlures cutanées importantes. L’intervention menée dans la région vise l’éradication de la plante alors que celle-ci n’est qu’au premier stade de son invasion. Pour ce faire, une démarche de concertation sous le leadership de la Direction de santé publique et du collectif régional de développement, en collaboration avec de multiples partenaires, a été entreprise en 2015. La mobilisation importante des partenaires autour de cet objectif commun a favorisé la crédibilité de la démarche, son financement et des avancées notables sur le terrain.

Introduction

La berce du Caucase (photo 1) est une plante exotique considérée comme envahissante, notamment en raison du nombre important de graines qu’elle peut produire lorsque les plants atteignent leur maturité (1). Comme les graines ont la caractéristique de flotter sur l’eau, elles peuvent voyager et se disséminer sur une distance allant jusqu’à 10 km, colonisant ainsi les bandes riveraines (1).

D’un point de vue environnemental, la prolifération de la berce du Caucase présente un risque pour la biodiversité. D’un point de vue de santé publique, la berce du Caucase est préoccupante parce qu’elle peut causer des brûlures cutanées importantes. En effet, au contact de la peau, les toxines de sa sève, activées par les rayons ultraviolets, peuvent engendrer des brûlures au deuxième degré (2). Quelques cas de brûlures ont été rapportés ces dernières années au Bas-Saint-Laurent, dont certains ont été médiatisés, sans toutefois être confirmés par des professionnels de la santé. 

Photo 1 - Berce du Caucase

Berce du Caucase

Source : CISSS du Bas-Saint-Laurent.

L’intervention menée au Bas-Saint-Laurent, depuis 2015, vise l’éradication de la berce du Caucase pendant que c’est encore possible, alors que celle-ci n’est qu’au premier stade de son invasion. Cette démarche, née d’un contexte ayant favorisé la mobilisation des partenaires et la pérennisation du projet, a eu des retombées rapidement observables. Les caractéristiques et les facteurs ayant contribué au succès de l’intervention seront discutées ci-après.

L’émergence d'une démarche concertée de lutte contre la berce du Caucase au Bas-Saint-Laurent

La mise en place d’une structure de concertation régionale

Les interventions structurées de lutte contre la berce du Caucase au Bas-Saint-Laurent ont débuté en 2015. Elles ont fait suite à une formation organisée par la Direction de santé publique (DSPublique) de la région en collaboration avec un expert du sujet, à laquelle de nombreux partenaires potentiellement interpellés par la problématique ont été invités. Cet événement ayant donné lieu à une meilleure connaissance de la problématique, à une prise de conscience quant à la possibilité d’éradiquer la plante et au partage des préoccupations des différents partenaires, un groupe de travail coordonné par la DSPublique a rapidement été mis en place. La figure 1 présente les principaux partenaires impliqués au sein de ce groupe de travail. 

Le déploiement d’interventions multifacettes

Le plan d’action pour lutter contre la berce du Caucase au Bas-Saint-Laurent est structuré autour de quatre grands moments d’intervention : la poursuite de la sensibilisation et de la mobilisation des partenaires, la réalisation d’un portrait de la problématique, le déploiement d’actions d’éradication sur le terrain et le suivi de celles-ci. Bien que cette séquence ait permis de structurer les interventions selon une approche chronologique, il s’agit d’une démarche itérative nécessitant des allers-retours constants entre les différentes étapes nommées précédemment, celles-ci se raffinant à mesure que les interventions évoluent. De plus, trois grands paliers d’intervention caractérisent la démarche entreprise, soit des interventions individuelles, communautaires et régionales. Le tableau 1 illustre, à l’aide d’exemples, les différents paliers et moments d’intervention préconisés dans le cadre de la démarche de lutte contre la berce du Caucase au Bas-Saint-Laurent.

Figure 1 - Partenaires interpellés par la problématique de la berce du Caucase au Bas-Saint-Laurent

Source : CISSS du Bas-Saint-Laurent.

Tableau 1 - Exemples d’interventions figurant au plan d’action en fonction des différents paliers et moments d’intervention

Moments

Paliers

Individuel

Communautaire

Régional

Sensibilisation et mobilisation

  • Information et sensibilisation de la population à la problématique.
  • Sensibilisation d’entrepreneurs et d’autres partenaires (agriculture, excavation, etc.) à la problématique.
  • Animation de la concertation régionale de lutte contre la berce du Caucase.

Portrait

  • Sensibilisation de la population pour favoriser le repérage et le signalement des plants aux organismes de bassins versants (OBV) et aux municipalités.
  • Lien entre les partenaires et les OBV favorisé pour le signalement des plants à cartographier.
  • Mécanismes de communication entre le MTMDET et les OBV concernant la localisation des plants.

Actions

  • Information aux propriétaires lorsqu’une intervention sur la berce est prévue sur leur terrain.
  • Identification des plants par des panneaux in situ pour prévenir les brûlures;
  • Arrachage des plants par les OBV.
  • Proposition d’un règlement municipal type sur la berce du Caucase.

Suivi

 

  • Visite des sites envahis plusieurs fois par année pour trois à cinq ans.
  • Diffusion d’un bilan annuel via les médias locaux et régionaux. 

Les défis associés à l’intervention sur le terrain

Les interventions visant l’élimination des plants de berce du Caucase peuvent s’avérer laborieuses, notamment en raison de la confusion fréquente avec la berce laineuse, une espèce indigène très répandue au Bas-Saint-Laurent (voir encadré à la fin de l’article). Les risques de brûlures associés à la manipulation de la plante et son caractère très envahissant compliquent également le travail, chaque plant pouvant produire environ 15 000 graines (3).

Les personnes intervenant sur la berce du Caucase doivent donc être habilitées à reconnaître la plante et doivent porter des habits protecteurs non absorbants (matériaux synthétiques et imperméables) pour la manipuler (photo 2) (4). De plus, un suivi des sites colonisés doit être effectué chaque année jusqu’à l’élimination complète de la banque de graines contenue dans le sol (5), ces dernières mettant généralement de cinq à six ans avant de germer (1).

Deux types de méthodes peuvent être utilisées afin de lutter contre la berce du Caucase : les méthodes mécaniques et les méthodes chimiques. Les premières consistent principalement en l’arrachage du plant à la racine et à la coupe d’ombelle avant la dissémination des graines. L’arrachage est la méthode préconisée en début d’été lorsque les plants sont reconnaissables mais encore petits, pour limiter l’effort physique requis pour l’extraction. A contrario, la coupe d’ombelle est plus utile à la fin de l’été, par exemple lorsqu’une colonie est repérée tardivement durant la saison. Cependant, cette méthode permet simplement de prévenir la propagation des graines sans éliminer le plant. D’ailleurs, comme la berce du Caucase ne meurt qu’après la dissémination de ses graines, soit généralement après sa quatrième année de vie, la coupe d’ombelle prolonge sa survie (6).

Photo 2 - Habit protecteur non absorbant porté lors d’une intervention sur la berce du Caucase

Source : OBV du fleuve Saint-Jean.

Les méthodes chimiques sont quant à elles caractérisées par l’utilisation d’« un herbicide dans le but de tuer la plante à très court terme » (4). Cette stratégie doit être répétée dans le temps, car un seul traitement ne parvient généralement pas à tuer la plante. Ce dernier type de méthode est généralement utilisé lorsque l’ampleur de la colonie dépasse la capacité d’intervenir mécaniquement. Il arrive que les deux méthodes soient utilisées de manière complémentaire pour l’élimination d’une colonie (5).

Le financement des interventions en vue de leur pérennisation

Devant la mobilisation importante entourant la problématique, l’approche structurée ayant été préconisée par le groupe de travail et les défis que représentaient les interventions à mettre en place sans ressources additionnelles dédiées, le Forum de concertation bas-laurentieni ainsi que le centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) du Bas-Saint-Laurent ont accepté dès l’année 2016 d’allouer au projet une somme initiale de 60 000 $ sur 2 ans. Le Collectif régional de développement (CRD), une structure visant à soutenir le Forum dans la gestion des projets qu’il finance, s’est alors associé à la DSPublique dans l’animation de la concertation régionale et a conclu des ententes avec les quatre OBV du territoire pour financer leurs interventions de contrôle et d’éradication de la berce du Caucase sur le terrain. La figure 2 illustre plus en détail les actions entourant la lutte contre la berce du Caucase réalisées au Bas-Saint-Laurent depuis 2015.

Figure 2 - Actions entourant la lutte contre la berce du Caucase réalisées au Bas-Saint-Laurent depuis 2015

Source : CISSS du Bas-Saint-Laurent.

Discussion et retombées du projet

Plusieurs facteurs ont influencé la mise en place de la démarche de lutte contre la berce du Caucase au Bas-Saint-Laurent. Tout d’abord, notons qu’il s’agissait d’une plante assez méconnue sur le territoire. Les individus aux prises avec la problématique avaient peu de connaissances et peu de ressources pour l’éliminer efficacement et de manière sécuritaire. Même à l’échelle des communautés, les multiples défis associés aux interventions d’éradication de la plante, conjugués aux ressources limitées dont elles disposaient, limitaient leur capacité d’intervention. Par ailleurs, la médiatisation de quelques cas de brûlures suspectés d’être associés à une exposition à la berce du Caucase ont peu à peu mis au jour la problématique, suscitant certaines préoccupations au sein de la population, des élus et des partenaires.

De plus, s’ajoutant aux risques pour la santé de la population, les effets appréhendés de la plante sur l’environnement ont favorisé la mobilisation de certains organismes partenaires ayant davantage pour mission de préserver la biodiversité que de protéger la santé. La formation offerte régionalement sur le sujet, suivie de la mise en place d’une structure régionale et intersectorielle de concertation co-animée par la DSPublique et le CRD, ont grandement favorisé la mobilisation des partenaires et la planification structurée des actions. Enfin, le désir des élus de partager, entre MRC et municipalités, les ressources et les coûts en lien avec les interventions à mener a permis d’intensifier, de mieux structurer et d’harmoniser les interventions déjà entreprises. La figure 3 illustre différents facteurs ayant influencé la mobilisation des partenaires. 

Figure 3 - Facteurs ayant influencé la mobilisation autour de la berce du Caucase

Source : CISSS du Bas-Saint-Laurent.

À ce jour, les actions concertées ont permis une meilleure connaissance de la répartition géographique de la berce du Caucase au Bas-Saint-Laurent (carte 1), en plus d’habiliter des acteurs du milieu à intervenir efficacement et à limiter la propagation de cette plante. Elles ont également favorisé la sensibilisation de la population sur ses effets à la santé pour éviter les expositions à risque. Elles ont aussi représenté une occasion précieuse de travail en partenariat avec différents acteurs de la région, dont le monde municipal et celui de la santé, en cohérence avec la démarche Prendre soin de notre monde (7).

Ainsi, ce processus a favorisé une meilleure compréhension des rôles respectifs des partenaires, tout en suscitant un sentiment partagé de réussite collective et le désir de collaborer sur d’autres dossiers. Enfin, le partage des coûts pour faire face à cette problématique qui ne respecte aucune frontière a permis d’éviter de laisser à elles-mêmes la population ou les municipalités envahies par la berce du Caucase, tout en favorisant la pérennisation des interventions.

Carte 1 - Localisation de la berce du Caucase au Bas-Saint-Laurent

Source : CISSS du Bas-Saint-Laurent.

Conclusion

La démarche menée au Bas-Saint-Laurent se démarque par son caractère proactif, volontaire, concerté et solidaire. En effet, la sensibilisation des partenaires par une formation offerte régionalement semble avoir favorisé la mobilisation volontaire de ces derniers autour d’un groupe de travail avant que la problématique ne devienne hors de contrôle sur le territoire. L’intervention de lutte contre la berce du Caucase au Bas-Saint-Laurent a par la suite été favorisée par un partage des responsabilités entre les partenaires, dont le financement par les élus et le CISSS, la prise en charge des actions terrain par les OBV et l’animation de la concertation par des organisations à portée régionale comme le CRD et la DSPublique. Le soutien d’un expert de l’Université Laval a quant à lui conféré une grande crédibilité au projet. Sa connaissance approfondie du sujet et son expérience acquise dans des contextes similaires ont contribué au choix de stratégies efficientes tout en évitant certaines erreurs dans la gestion de la problématique et en favorisant la mobilisation des partenaires concernés.

Les assises incontournables au succès d’une telle intervention nous semblent se résumer en : 1) une mobilisation des élus et des partenaires régionaux et locaux; 2) une structure de concertation régionale favorisant la prise en compte des préoccupations de tous les partenaires (environnementales, sanitaires, etc.); 3) une couverture complète du territoire bas-laurentien pour localiser la problématique et agir; 4) un investissement financier partagé entre certains partenaires régionaux; et 5) un suivi à moyen et long terme des interventions et progrès réalisés.

Pour toute correspondance

Guylaine Morrier
Direction de santé publique
Centre intégré de santé et des services sociaux du Bas-Saint-Laurent
288, rue Pierre-Saindon
Rimouski (Québec)  G5L 9A8
Courriel : guylaine.morrier.cisssbsl@ssss.gouv.qc.ca

 

Un mot sur la berce laineuse et la berce commune…

Deux autres espèces de berces sont présentes au Bas-Saint-Laurent : la berce laineuse (Heracleum maximum) et la berce commune (Heracleum sphondylium), souvent appelée berce sphondyle.

La berce laineuse est une espèce indigène pouvant aussi occasionner des brûlures, toutefois moins importantes que celles provoquées par la berce du Caucase (8).

La berce commune, moins connue, est majoritairement présente dans la vallée de la Matapédia. Contrairement à la berce du Caucase, cette espèce est bien établie dans l’environnement. Il apparaît impossible à ce jour d’envisager son éradication (9). Ainsi, pour cette espèce, l’intervention menée consiste davantage à diminuer le risque de brûlures en contrôlant sa présence dans les endroits particulièrement fréquentés par la population (sentiers de marche, parcs pour enfants, etc.) et à limiter la propagation sur le territoire.

Remerciements

Nous remercions tous les acteurs ayant contribué à la mise en place de cette intervention régionale d’éradication de la berce du Caucase, soit les organismes de bassins versants (OBV), le Collectif régional de développement (CRD), les municipalités régionales de comté (MRC), les municipalités, la Société des établissements de plein air du Québec (SÉPAQ), le ministère du Développement durable, de l'Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MDDELCC), le ministère des Transports, de la Mobilité durable et de l'Électrification des transports (MTMDET), le ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation du Québec (MAPAQ), le ministère des Affaires municipales et de l'Occupation du territoire (MAMOT) ainsi que M. Claude Lavoie, professeur titulaire et directeur de l’École supérieure d’aménagement du territoire et de développement régional de l’Université Laval.

Crédits photos : OBV du fleuve Saint-Jean, pixabay.com.

 

Référence

  1. Page NA, Wall RE, Darbyshire SJ, Mulligan GA. The Biology of Invasive Alien Plants in Canada. 4. Heracleum mantegazzianum Sommier & Levier. Can. J. Plant Sci [En ligne]. 2006; (86) : 569-589. Disponible : http://www.nrcresearchpress.com/doi/pdf/10.4141/P05-158

  2. Lavoie C, Lelong B, Blanchette-Forget N, Royer H. La berce du Caucase : à l’aube d’une invasion au Québec?. Le Naturaliste canadien [En ligne]. 2003; 137(2) : 5-11. Disponible : https://www.queberce.crad.ulaval.ca/files/queberce/LAVOIE_ET_AL_2013.pdf

  3. Trottier N., E. Groeneveld, C. Lavoie dans J. Piette. Étude génétique de l'invasion de la berce du Caucase (Heracleum mantegazzianum) au Québec – Mémoire  [En ligne]. Université Laval; 2017. Disponible : https://www.queberce.crad.ulaval.ca/files/queberce/Jeanne-Piette-111-043-678.pdf

  4. Lavoie C. et B. Lelong. Méthodes de lutte contre l’herbe à puce – Recension de la littérature scientifique et recommandations [En ligne]. Université Laval; 2017. Disponible : https://www.plantesenvahissantes.ulaval.ca/files/form-plantes/HERBE_A_PUCE2.pdf

  5. Kraus N. Giant Hogweed program – 2015 annual report [en ligne]. New York State Department of Environmental Conservation, Division of Lands & Forests, Forest Health; 2015. Disponible : http://adkinvasives.com/wp-content/uploads/2016/03/2015-DEC-Giant-Hogweed-Report.pdf

  6. Trottier N., E. Groeneveld, C. Lavoie dans J. Piette. Étude génétique de l'invasion de la berce du Caucase (Heracleum mantegazzianum) au Québec, Mémoire  [En ligne]. Université Laval; 2017. Disponible : https://www.queberce.crad.ulaval.ca/files/queberce/Jeanne-Piette-111-043-678.pdf

  7. Prendre soin de notre monde – Québec en Forme. Prende soin de notre monde. [En ligne]. Gouvernement du Québec; 2015-2018. Accueil. Disponible : http://prendresoindenotremonde.com/

  8. Groupe de recherche QuéBERCE. Groupe de recherche QuéBERCE [En ligne]. 2015. Identification. Disponible : https://www.queberce.crad.ulaval.ca/identification.html

  9. Groupe de recherche QuéBERCE. Groupe de recherche QuéBERCE [En ligne]. 2015. Une autre espèce de berce toxique au Québec. Disponible : https://www.queberce.crad.ulaval.ca/nouvelles/une-autre-espece-de-berce-toxique-au-quebec.html

  1. Le Forum de concertation bas-laurentien réunit les préfets de chaque municipalité régionale de comté (MRC), les maires de plus grandes agglomérations du territoire ainsi que quelques acteurs de la société civile, dont le CISSS du Bas-Saint-Laurent.