Bulletin d'information en santé environnementale

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Les intoxications au chlore dans les piscines publiques du Québec

Auteur(s): 

  • Marion Schnebelen
    Institut national de santé publique du Québec et Ministère de la Santé et des Services sociaux

Ce travail a été réalisé dans le cadre d'un stage effectué à l'Institut national de santé publique du Québec.

Introduction

Reconnu pour son efficacité à protéger les usagers des risques d’infection, le chlore est un désinfectant abondamment utilisé au Québec dans les piscines publiques et privées. Il est toutefois considéré comme une matière dangereuse, susceptible de représenter un risque à la sécurité et à la santé humaine tant lors de sa fabrication, de son entreposage et de son transport commercial, que lors de son utilisation1.

Le présent article traite des intoxications au chlore survenues au Québec dans des piscines publiques intérieures. Les principales données utilisées dans cette étude proviennent d’entretiens effectués auprès des directions régionales de santé publique du Québec (DSP) et des responsables de piscines publiques, de statistiques recueillies auprès du Centre anti-poison du Québec (CAPQ) et des banques de données chronolo­giques de la DSP de Québec.

Les produits chimiques utilisés pour traiter l’eau des piscines publiques et leurs principaux effets sur la santé

Les principaux produits chimiques actuellement utilisés pour l’entretien des piscines publiques sont l’hypochlorite de sodium, NaOCl (eau de Javel), et l’acide chlorhydrique, HCl, deux composés à base de chlore. Ce sont de puissants oxydants, incompatibles avec la plupart des produits chimiques (algicide, abat poussière, dérivé du pétrole, solvant, peinture, etc.), et nécessitant des conditions d’entreposage spécifiques. Les accidents impliquant le chlore des piscines sont généralement dus au contact (lors d’un mélange accidentel ou volontaire) de l’hypochlorite de sodium avec une solution acide. Lors de la réaction, le chlore est expulsé du liquide sous forme de gaz plus dense que l’air, humide, agressif et corrosif. Ce type de mélange produit un composé appelé dichlore (Cl2). Il s’agit d’un gaz dangereux à concentration élevée dont l’inhalation peut provoquer de graves troubles physiques. Il suffit de savoir que le dichlore a été utilisé comme gaz de combat pendant la première guerre mondiale pour se rendre compte de son degré de toxicité.

Les symptômes généralement observés suite à une exposition aiguë au chlore gazeux sont : l’irritation des muqueuses, la toux, l’essoufflement à l’effort et au repos, le serrement à la poitrine, la suffocation, les maux de tête, la nausée, le vomissement et les problèmes pulmonaires sérieux, quand l’exposition est prolongée.

La réglementation

Les aspects entourant la sécurité des piscines publiques sont régis par plusieurs règlements :

  • Le Règlement sur les pataugeoires et les piscines publiques du ministère de l’Environnement du Québec (MENV) reprend les éléments relatifs à la construction des piscines, au matériel utilisé pour le traitement de l’eau, à la qualité physico-chimique et bactériologique de l’eau, au système d’alerte, aux consignes d’hygiène, etc. Le MENV n’intervient toutefois auprès des piscines publiques que sur plainte2. Il n’y a aucun contrôle obligatoire au niveau de la qualité de l’eau de baignade.
  • Le Règlement sur la qualité du travail établit les normes relatives à la concentration des divers contaminants dans l’air ambiant de ces établissements.
  • Le Règlement sur la sécurité dans les bains publics de la Régie du bâtiment aborde les exigences quant au système de surveillance à la fois en ressource humaine et technique, ainsi qu'aux consignes de sécurité.
  • Le Règlement sur la sécurité dans les édifices publics de la Régie du bâtiment se préoccupe des devoirs des propriétaires, de la ventilation des locaux, des substances dangereuses et de la circulation au sein du bâtiment notamment en cas d’incident.

Deux aspects importants ressortent de l’examen de ces règlements :

  • Les règlements ne sont parfois plus adaptés aux équipements actuels de traitement de l’eau. Le règlement le plus récent concernant les piscines publiques date de 1981. Il ne tient pas compte des nouveaux équipements de traitement de l’eau et n’assure plus, dans certains cas, une sécurité d’utilisation pour le personnel et les baigneurs.
  • En cas de problèmes de santé publique, il deviendra extrêmement complexe de répartir les responsabilités de chacun pour trouver une solution acceptable et rapide étant donné la multiplicité des acteurs engagés dans la gestion des piscines publiques.

Analyse des données recensées

La compilation des données obtenues auprès des DSP a permis de recenser 15 cas d’intoxications aiguës au chlore survenus au Québec entre avril 1994 et avril 1999 dans les piscines publiques intérieures. Deux autres incidents survenus en 1991 dans une même piscine ont aussi été retenus en cours d’analyse en raison de leur caractère particulier. En effet, après un premier incident et la diffusion d’un avis de santé publique auprès de la municipalité concernée, un second incident similaire s’est produit 6 jours après impliquant les mêmes préposés au traitement de l’eau.

Les incidents entraînant des émanations de chlore gazeux surviennent principalement dans les piscines municipales et les centres culturels (8 cas sur 17 ou 47 %), suivis des écoles (35 %) et des hôtels (18 %) (figure 1).

Ils sont provoqués dans la majorité des cas (47 %) par des erreurs de manipulation de la part des techniciens (figure 2). Par exemple, lors d’un cas survenu à Rimouski, le préposé à l’entretien avait utilisé de l’acide muriatique pour nettoyer un baril de chlore jugeant l’eau chaude inefficace pour effectuer cette tâche. Des émanations de chlore se sont alors produites, puis se sont répandues dans la piscine.

En corrélant les circonstances des incidents avec le type d’établissement, nous pouvons constater que la principale cause des incidents survenant dans les piscines d’école est l’erreur de manipulation (figure 3). Il est fort possible que cet état de fait s’explique par le mode de gestion de ces piscines. En effet, dans le milieu scolaire, la convention collective spécifie qu’un préposé à l’entretien détient les capacités nécessaires pour traiter l’eau d’une piscine en plus de ses tâches quotidiennes d’entretien des locaux. Dans les faits, 40 % des responsables des piscines publiques interrogés à ce sujet ont répondu que leur personnel n’était pas formé aux consignes de manipulation et de sécurité des produits chimiques utilisés. De plus, seulement 30 % utilisent les équipements adéquats pour les manipulations : gants, lunettes protectrices, vêtements étanches, etc.

Les données indiquent par ailleurs que les défaillances techniques surviennent principalement dans les piscines municipales. La majorité des cas sont associés à un fonctionnement défectueux des pompes d’injection automatiques qui continuent d’injecter les produits chimiques alors que le système de filtration de la piscine est arrêté, suite à une panne électrique par exemple. Deux incidents sont associés à une concentration en excès de chlore dans l’air suite à une sur-fréquentation de la piscine entraînant une augmentation de la concentration des chloramines. En effet, plus il y a de baigneurs, plus les substances azotées apportées (sueur, urine, salive, cosmétique, etc.) sont importantes. Elles réagissent avec les produits de désinfection de l’eau pour former des chloramines qui polluent l’air. Enfin, un seul cas de vétusté du matériel a été recensé dans une école.

Les données font également ressortir que le personnel de l’établissement a été incommodé par les vapeurs de chlore dans 50 % des cas. Des baigneurs ont été intoxiqués dans 70 % des cas, et hospitalisés dans 50 % des incidents. Les principaux symptômes suite à l’exposition aux vapeurs de chlore étaient associés à des problèmes respiratoires (toux, essoufflement, dyspnée). La toux est d’ailleurs un symptôme qui a été rapporté dans près de 60 % des cas (10 incidents sur 17). Les piscines d’école sont les endroits où l’on a déploré le plus de personnes intoxiquées. Ces évènements ont parfois affecté plus de 30 personnes, majoritairement des étudiants qui suivaient un cours de natation au moment de l’incident.

Parmi les mesures prises par les responsables de piscine publique après l’événement, signalons qu’une proportion importante (50 %) a opté pour l’automatisation du système d’injection, mesure permettant d’éviter les manipulations de produits chimiques. L’amélioration du système de ventilation est une option également adoptée par plusieurs d’entre eux (30 %). Il est à noter que la ventilation doit idéalement se situer le plus près possible du sol, expulser l’air à l’extérieur des locaux et introduire de l’air extérieur, afin d’éviter de brasser et de propager l’air contaminé du local technique, comme cela s’est produit dans 50 % des accidents. Ceci s’explique par le fait que le chlore gazeux a tendance à se maintenir au niveau du sol puisqu’il est deux fois et demie plus dense que l’air. Par ailleurs, des mesures concernant la formation du personnel technique ont été prises dans 40 % des cas.

L’intervention lors d’un épisode d’intoxication au chlore

Lors d’épisode d’intoxication, les intervenants de santé publique ont déploré le manque d’organisation et d’uniformité dans la gestion de ces événements. En effet, 60 % d’entre eux ont été avisés après l’événement et dans certains cas, de façon beaucoup trop tardive. Dans 60 % des cas, un médecin de santé publique a tout de même pu se rendre sur les lieux. Par ailleurs, le manque d’effectifs en santé environnementale, particulièrement pour les régions périphériques est une des raisons évoquées pour expliquer la difficulté à se rendre sur les lieux.

Par ailleurs, les intervenants en santé environnementale ont soulevé divers besoins lors des entretiens :

  • Réaliser des fiches descriptives comprenant des informations sur les produits utilisés, les consignes de sécurité quant à leur manipulation, leurs effets sur la santé, etc.;
  • Effectuer des exercices de simulation afin de se familiariser aux situations d’urgence;
  • Élaborer une liste des aspects à considérer pour éviter que ce type d’accident se produise;
  • Convaincre les responsables de piscines publiques de l’importance de se joindre aux campagnes de prévention;
  • Élaborer un questionnaire type pour effectuer un suivi épidémiologique post-événement.

Solutions à envisager pour prévenir les incidents

La formation des préposés à l’entretien des piscines

En l’absence de formation adéquate, les responsables de piscine peuvent difficilement prévenir les incidents et y faire face de façon efficace. Le type de formation à envisager doit comprendre les aspects techniques quant aux caractéristiques, à l’entreposage et à l’utilisation des produits chimiques ainsi que les consignes de sécurité de base.

Le matériel et les produits utilisés

Des efforts doivent être entrepris pour favoriser l’utilisation de produits moins corrosifs et plus naturels ou d’appareils permettant de réduire l’utilisation des produits chimiques de désinfection comme les ionisateurs dont les électrodes d’argent et de cuivre retiennent les particules en suspension. Dans le contexte actuel, il demeure toutefois difficile d’utiliser des produits autres que le chlore pour la désinfection compte tenu d’abord de la réglementation inappropriée, mais également du monopole des fabricants de chlore. En effet, bon nombre de piscines publiques sont gérées à la fois par la municipalité concernée et un groupe privé qui se chargent du traitement de l’eau. Ce groupe est généralement associé par contrat à un fabricant de chlore qui lui fournit les produits chimiques nécessaires, conférant à ce dernier la liberté de sélectionner les produits chimiques à utiliser.

La sensibilisation des divers acteurs

Une prévention efficace doit bien sûr couvrir le plus grand nombre d’acteurs susceptibles d’être impliqués, à une étape ou à une autre, dans la gestion de la problématique :

  • La prévention en amont est envisageable dans le cadre d’une mise en conformité ou lors d’un projet de réhabilitation ou de conception d’une piscine publique. Dans ce cas, il faudrait sensibiliser les concepteurs de piscines et les gestionnaires aux mesures à prendre dès la construction afin de minimiser les risques d’incident.
  • Il est important que les municipalités soient impliquées aux campagnes de prévention étant donné leur rôle important dans la gestion des piscines et conséquemment, dans le choix du personnel technique. De plus, la municipalité qui est cosignataire d’un contrat de gestion de piscine avec une compagnie privée devrait être au courant des techniques de traitement de l’eau, des risques d’utilisation des produits chimiques, etc.
  • En tant qu’intervenant d’urgence de première ligne, les services d’incendie devraient également participer aux mesures de prévention et aux exercices de simulation.
  • La formation et la prévention doivent inclure les techniciens en traitement de l’eau étant donné l’évolution des connaissances sur le plan de la mécanique et de la chimie de l’eau.
  • Enfin, il est également important de considérer les entreprises qui fournissent les produits chimiques afin de les sensibiliser à l’importance de conseiller adéquatement les utilisateurs publics et privés. Ces entreprises devraient également s’impliquer dans la prévention des risques en fournissant les renseignements nécessaires aux conditions d’entreposage et de manipulation des produits chimiques par l’intermédiaire d’envois réguliers de fiches signalétiques et d’assistance téléphonique d’urgence 24h/24.

Conclusion

Les principaux risques d’accident reliés au chlore en piscine publique sont associés aux manipulations inadéquates des produits chimiques et, dans une moindre mesure, aux défaillances techniques du matériel de traitement de l’eau. Il s’agit d’événement non négligeable d’un point de vue de santé publique puisque selon les données recensées, des baigneurs ont été intoxiqués dans 70 % des incidents et hospitalisés dans 50 % des cas. Afin de prévenir plus efficacement ce type d’incident, il faudra organiser des campagnes de prévention axées sur la formation du personnel technique des piscines publiques et la sensibilisation aux dangers d’utilisation des produits chimiques utilisés pour la désinfection.

Références

  1. Ministère de la Santé et des Services Sociaux, 199?.Direction de la formation et du développement, L’intervention sociosanitaire dans le cadre des mesures d’urgence, volet santé publique (santé environnementale).
  2. PICHET, R., 1992. Principes de santé et de sécurité dans l’exploitation des piscines publiques, Cours de sécurité, Manuel du participant, Groupe Consulteaux, APSAM, p3.

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