Gestion des personnes intoxiquées par des substances récréatives lors de festivals se déroulant en plein air

Volume 32, Numéro 2

  • Sophie Gosselin
    M.D., CSPQ, FRCPC, FAACT, Urgentologue et toxicologue médicale, CUSM, Consultante en toxicologie médicale, Centre antipoison du Québec, Consultante en toxicologie médicale, Poison & Drug Information Service, Alberta

Dernière modification: 

15 février 2018

Résumé

Les critères suggérant la nécessité du transport ambulancier des individus intoxiqués par des substances récréatives comportent neuf items, et le transport est recommandé si le nombre de critères positifs excède un. Archer et collab. ont évalué dans leur étude ce score lors d’un festival de musique se déroulant en plein air afin de déterminer si la présence d’un médecin dans une clinique située sur le site de l’événement diminuait le nombre de transports nécessaires en centre hospitalier. Vingt-huit patients ont été évalués à cette clinique, et seize avaient un score supérieur à un. Douze de ces seize patients ont reçu leur congé directement sur le site après évaluation et traitement médical, tandis que quatre patients ont dû être transportés en centre hospitalier; les deux premiers en raison d’une intoxication importante et les deux autres en raison de la fermeture de la clinique à la fin du festival. La présence médicale sur le site de ce festival a donc permis la diminution du nombre de transferts de 75 %. Les organisateurs devraient évaluer la pertinence d’affecter une ressource semblable aux sites de leurs festivals se déroulant en plein air en vue de réduire l’utilisation des services d’urgence à la suite d’intoxications par des substances récréatives consommées lors de ce type d’événements.

Introduction

La consommation de substances récréatives est relativement commune au Royaume-Uni. L’équipe de toxicologie clinique du Guy’s Hospital de Londres a collaboré avec la ville de Londres dans la publication de recommandations « Safer Nightlife ». Ces recommandations visent à minimiser les risques associés à l’utilisation de drogues de même qu’à formuler des avis pratiques concernant les ressources nécessaires à la gestion appropriée des individus présentant une intoxication aiguë par une substance récréative et à la formation requise du personnel susceptible d’agir à titre de premier répondant. Puisque la majorité de ces événements ne disposent pas d’une supervision médicale sur place, des critères de transport ambulancier (voir le tableau 1) ont été élaborés afin d’appuyer les premiers répondants dans leur prise de décisions en ce qui concerne le recours aux services ambulanciers pour le transport d’un patient intoxiqué(1). Les critères de transport ambulancier pour des individus intoxiqués par des substances récréatives comportent neuf items, et le transport est recommandé si le score total excède un. 

Tableau 1 Critères de transport ambulancier vers les urgences des utilisateurs intoxiqués par des substances récréatives
Critère Point
État de conscience grade P ou U du système AVPUa 1
Douleur thoracique typique d’une ischémie cardiaque 1
Convulsion 1
Température corporelle > 38 °C après plus de 15 minutes de repos OU température corporelle > 40 °C à tout moment 1
Fréquence cardiaque > 140 bpm persistant plus de 15 minutes 1
Tension artérielle systolique < 90 mm Hg ou > 180 mm Hg ou diastolique > 100 mm Hg sur deux mesures espacées d’au moins 5 minutes 1
Confusion, agitation importante ou agressivité qui ne se résout pas en 15 minutes 1
Personnel médical inquiet 1
Présence de plus de deux patients par intervenant médical 1

a    AVPU : Alert, Verbal, Pain, Unresponsive.

Ces critères ont été élaborés afin d’être utilisés par des individus qui ne sont pas médecins. Une étude précédente avait suggéré que la présence d’un médecin sur place pourrait réduire le nombre de transports de patients intoxiqués vers les centres hospitaliers et diminuer ainsi les coûts associés à l’ensemble du réseau de la santé(2).

Archer et collab. ont donc étudié l’hypothèse selon laquelle une présence médicale réduit le nombre de transports nécessaires du site de l’événement vers les centres hospitaliers, en se servant des critères de transport ambulancier présentés dans le tableau 1(3)

Méthode

L’étude a été conduite sur le site de traitement de l’Ambulance Saint-Jean aménagé lors d’un festival se déroulant en plein air. Elle s’est déroulée durant les heures d’ouverture de la clinique de l’organisme (soit de 11 h à 21 h). Cette clinique comportait 4 salles de réanimation et de 10 à 15 lits de soins majeurs; elle se comparait à une petite salle d’urgence. Des chaises de traitement étaient aussi disposées dans une aire d’observation. Au moins 6 médecins volontaires spécialisés en médecine d’urgence, en soins critiques, en anesthésie ou en toxicologie étaient présents. Le reste du personnel volontaire était composé de personnel paramédical ou infirmier. Tout individu de plus de 16 ans recevait son congé lorsque le médecin estimait que cela s’avérait sécuritaire. Ce protocole a été révisé par le comité d’éthique local qui n’a pas jugé nécessaire qu’une révision éthique en profondeur soit réalisée. La collecte de données cliniques a été effectuée par un médecin observateur ayant reçu une formation à cet effet. Le score total du nombre de critères positifs étant nécessaires à un transport ambulancier a été calculé de manière rétrospective après la collecte des données cliniques. L’objectif premier de cette étude était de comparer le nombre total de patients qui ont été transférés en centre hospitalier par les médecins présents sur le site du festival au nombre de patients qui auraient vraisemblablement été transférés en centre hospitalier sans la présence de médecins, en se servant des critères précédemment mentionnés (voir le tableau 1). 

Résultats

Les organisateurs ont estimé que plus de 100 000 individus ont fréquenté le site du festival. Parmi ces derniers, 109 ont été traités à la clinique de l’Ambulance Saint-Jean durant les 10 heures d’ouverture de la clinique. En tout, 28 individus ont présenté une intoxication par des drogues récréatives ou de l’éthanol. Le reste des individus avait des problèmes médicaux de diverses natures, principalement d’ordre musculo-squelettique.

Le score clinique de référence pour le transport ambulancier des individus subissant une intoxication a été supérieur à 1 chez 16 individus. Aucun des 12 patients ayant un score de 0 n’a été transféré en centre hospitalier. Sur les 16 individus dont le score était supérieur à 1, 4 ont été transférés en centre hospitalier. La comparaison du nombre de transferts évités (n = 12) au nombre de transferts effectués si les ambulanciers avaient été seuls (n = 16) permet de déterminer que le pourcentage de transferts évités s’élève à 75 %. Le critère le plus souvent positif (n = 9) était un état de conscience altéré (P ou U). Trois individus ont eu des convulsions, alors que trois autres ont eu un épisode de confusion ou d’agitation. Parmi les quatre patients qui ont été transférés à un centre hospitalier, deux l’ont été pour des raisons médicales. Le premier devait recevoir un antidote, le bleu de méthylène, pour une méthémoglobinémie induite par l’inhalation de nitrates. Quant au second patient, il devait être transporté en centre hospitalier en raison d’une toxicité grave à la sérotonine suivant l’ingestion d’environ 1 gramme de MDMA. Les deux derniers patients devant être transférés, puisque la clinique fermait, subissaient une intoxication simple par le gamma-hydroxybutyrate (GHB), et les médecins ont estimé que le transfert aurait pu être évité par une observation prolongée sur place, ce qui n’était pas possible pour des raisons logistiques.

Discussion

Cette étude est intéressante, car elle s’adresse spécifiquement à la clientèle fréquentant des festivals se déroulant en plein air, où la consommation de substances récréatives est bien établie. Cependant, les bénéfices d’une présence médicale sont peu étudiés. L’étude analysée ici note un effet réducteur sur le nombre de transports nécessaires en centre hospitalier en présence d’une équipe médicale dotée de l’équipement approprié. Il est en effet important de souligner que ce n’est pas la présence de médecins, mais davantage l’accessibilité à tout l’équipement requis pour traiter les intoxications qui a probablement fait une différence.

Malheureusement, les traitements reçus ainsi que la durée totale des interventions par individu n’ont pas été indiqués, et il n’y a pas de précisions concernant le fait que les interventions ont pu être réalisées par une équipe non médicale ou que l’administration de médication s’est avérée nécessaire. Par ailleurs, le calcul du score clinique présenté au tableau 1 comporte une composante subjective, et il n’est pas mentionné si l’expérience en toxicologie médicale des médecins sur place pouvait avoir fait une différence dans le degré d’inquiétude quant à la nécessité du transport ambulancier.

Pour cette étude, le personnel était volontaire, mais les coûts associés à la présence de la clinique de l’Ambulance Saint-Jean n’ont pas été calculés. En vue de déterminer si une présence médicale réduit les coûts totaux, une analyse plus approfondie serait utile. En effet, il est possible que les coûts pour assurer une présence médicale sur place soient équivalents aux coûts de transport pour traiter tous ces patients en centre hospitalier. Ceci reviendrait à un simple déplacement des coûts de traitement de ces intoxications vers les promoteurs de ces événements au profit du système de santé local.

Conclusion

La présente étude semble indiquer que le nombre de transports d’individus intoxiqués lors de festivals se déroulant en plein air vers un centre hospitalier diminue en raison de la présence d’une équipe médicale bien équipée sur le site de l’événement, qui est capable de prodiguer des traitements. Une étude de coûts plus approfondie est souhaitable afin d’informer les organisateurs et les autorités locales de la nécessité de munir de cliniques de soins les sites où se déroule ce genre d’événements.

Toxiquiz

Lequel des énoncés suivants est faux?

Le transport ambulancier d’un individu vers un service d’urgence est nécessaire si :

A.  il y a eu une convulsion avec témoin et que le patient répond aux stimuli douloureux.

B.  la température corporelle est supérieure à 37,5 °C ou la fréquence cardiaque est de 150 bpm.

C.  le patient présente un état confusionnel d’une durée maximale de 10 minutes.

D.  le personnel médical sur place est inquiet et le patient a de la douleur thoracique.

*Vous voulez connaître la réponse? Voir la section Réponses dans le bulletin en version PDF.

Pour toute correspondance

Sophie Gosselin
Département d’urgence
Centre universitaire de santé McGill
1001, boulevard Décarie
Montréal, (Québec)  H4A 3J1
Téléphone : 514 934-1934, poste 34277
Télécopieur : 514 843-2852
Courriel : sophie.gosselin@mcgill.ca

Références

  1. Wood DM, Greene SL, Alldus G, Huggett D, Nicolaou M, Chapman K, et collab. Improvement in the pre-hospital care of recreational drug users through the development of club specific ambulance referral guidelines. Subst Abuse Treat Prev Policy. 2008;3:14.
  2. Wood DM, Beaumont PO, May D, Dargan PI. Recreational drug use presentations during a large outdoor festival event: reduction in hospital emergency department transfer where medical physicians are present. J Subst Use. Informa Healthcare London. 2010;15(6):434-41
  3. Archer JRH, Beaumont PO, May D, Dargan PI, Wood DM. Clinical survey assessing the appropriate management of individuals with acute recreational drug toxicity at a large outdoor festival event. J Subst Use. 2012;17(4):356–62.

Gosselin S. Gestion des personnes intoxiquées par des substances récréatives lors de festivals se déroulant en plein air. Bulletin d’information toxicologique 2016;32(2):9-12. [En ligne] https://www.inspq.qc.ca/toxicologie-clinique/gestion-des-personnes-intox...

Le Bulletin d’information toxicologique (BIT) est une publication conjointe de l’équipe de toxicologie clinique de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) et du Centre antipoison du Québec (CAPQ). La reproduction est autorisée à condition d'en mentionner la source. Toute utilisation à des fins commerciales ou publicitaires est cependant strictement interdite. Les articles publiés dans ce bulletin d'information n'engagent que la responsabilité de leurs auteurs et non celle de l'INSPQ ou du CAPQ.

ISSN : 1927-0801