Numéro thématique sur la toxicologie en milieu de travail

Volume 34, Numéro 2

  • Pierre-André Dubé
    B. Pharm., Pharm. D., M. Sc., C. Clin. Tox., Pharmacien-toxicologue, Institut national de santé publique du Québec
  • Stéphane Perron
    M.D., M. Sc., FRCPC, Direction de santé publique de Montréal et Université de Montréal

Dernière modification: 

15 janvier 2019

Le travail constitue un facteur de protection important, toutefois il peut aussi entraîner de graves problèmes de santé. Dans la majorité des cas, il s’agit de lésions professionnelles comme des traumatismes (mortels ou non) ou encore des troubles musculo-squelettiques. Même si les risques toxicologiques en milieu de travail sont bien présents, ils sont généralement peu connus, non reconnus ou même parfois banalisés par les cliniciens.

Pendant des siècles, le milieu de travail a effectivement joué un rôle important dans la survenue d’effets néfastes sur la santé humaine dus, entre autres, aux risques chimiques [1]. À titre d’exemples, les écrits d’Agricola (1494-1555) et de Paracelse (1492-1541) ont révélé la nature toxique de l’exposition des travailleurs des mines, des fonderies et de la métallurgie à certaines substances [1]. Le traité de Ramazzini (1633-1714) décrit également des risques pour la santé, qui pèsent particulièrement sur les mineurs, les chimistes, les métallurgistes, les tanneurs, les pharmaciens, les tamiseurs de céréales, les tailleurs de pierre, les travailleurs d’égouts de même que sur les porteurs de cadavres [1].

Aujourd’hui, la santé et la sécurité au travail préoccupent tout autant les hommes et les femmes, et il existe des millions de substances chimiques dont plus de 70 000 substances commercialisées [2].

Étant donné le grand nombre de substances toxiques potentielles, cela n’a rien de surprenant alors que les données toxicologiques pertinentes relatives aux effets de la plupart de ces produits sur la santé humaine soient indisponibles ou inexistantes [2]. Le tableau 1 ci-dessous montre d’ailleurs des exemples de types de produits présentant un danger d’origine chimique. Puis, après le tableau, quelques exemples concrets de travailleurs exposés en milieu de travail ayant développé des affections sont énumérés.

Tableau 1 - Signes et symptômes associés à une brûlure à l’acide luorhydrique selon la concentration de l’acide
Types de produits présentant un danger d’origine chimique Exemples de produits se trouvant généralement en milieu de travail
Solvants Composés aliphatiques, composés aromatiques, composés halogénés, alcools, cétones, éthers, aldéhydes, acétates, peroxydes
Métaux Plomb, mercure, cadmium
Gaz Produits de combustion, irritants, asphyxiants simples et chimiques
Poussières Produits organiques (bois) et inorganiques (amiante ou silice), nanomatériaux
Pesticides Insecticides (organophosphorés, carbamates, pyréthrinoïdes), fongicides dithiocarbamates (mancozèbe), herbicides (paraquat)
Résines époxydes et systèmes polymères Diisocyanate de toluène, phtalates
Substances psychoactives Opioïdes de synthèse, cannabinoïdes de synthèse

Adapté de Goldfrank’s Toxicologic Emergencies (2015) et mise à jour de cette référence [3].

Voici maintenant quelques exemples concrets de travailleurs exposés à des produits, qui ont développé des affections (effets) :

  • Un imprimeur exposé aux solvants développe une encéphalopathie.
  • Un peintre industriel souffre de bérylliose.
  • Un travailleur de la construction exposé à des produits tels que l’amiante, des composés organiques volatils, de la silice, des solvants ou d’autres produits a plus de risque de développer un cancer, une silicose, de l’asthme ou un autre type de problème pulmonaire.
  • Un professionnel de la santé exposé à des agents antinéoplasiques peut présenter des problèmes de santé tels que des dermatites, des pertes de cheveux, des étourdissements ainsi que des cancers.
  • Une assistante technique en pharmacie, qui s’occupe de la préparation des médicaments injectables dans un centre hospitalier, a des avortements spontanés.
  • Plusieurs infirmières se sont intoxiquées avec un pesticide lors de la prise en charge d’un enfant en milieu hospitalier.
  • Un policier présente des signes d’intoxication lors d’une saisie de plusieurs drogues inconnues sous forme de poudre dans un laboratoire clandestin.

Les exemples précédents montrent que la médecine du travail et la santé au travail, ainsi que l’apport de la toxicologie dans ces deux disciplines, prennent tout leur sens. Ces disciplines devraient d’ailleurs être une composante importante de toute formation médicale. Il va sans dire que les problèmes de santé engendrés par l’exposition à des produits chimiques sont fréquents en milieu de travail et doivent être reconnus, à la fois pour comprendre le diagnostic d’intoxication et pour protéger le patient et ses collègues de travail.

Malheureusement, il y a peu de données sur les cas d’exposition aiguë à des substances toxiques en milieu de travail. En 2016, les centres antipoison américains ont reçu 36 781 appels concernant des expositions potentiellement toxiques au travail [4]. Ce nombre ne représentant que 1,7 % du nombre total d’appels, il est possible d’avancer que les centres antipoison ne sont pas systématiquement consultés.

Pour ce qui est des expositions chroniques, le Québec est la seule province canadienne s’étant dotée d’une politique de suivi des expositions toxicologiques et environnementales. En effet, la Loi sur la santé publique (LSP) adoptée en 2001 rend obligatoire la déclaration des maladies à déclaration obligatoire d’origine chimique (MADO chimiques). De plus, en novembre 2003, le Québec adopte le Règlement ministériel d’application de la Loi sur la santé publique, qui liste ces MADO. Notez que les critères d’inclusion d’une MADO chimique dans cette liste sont énumérés dans le règlement mentionné précédemment. Ce règlement définit neuf maladies de même que les atteintes cardiaques, gastro-intestinales, hématopoïétiques, rénales, pulmonaires ou neurologiques causées par douze familles de contaminants devant être déclarées par les médecins. Les laboratoires quant à eux sont tenus de déclarer les résultats de mesures d’indicateurs biologiques pour huit familles de contaminants, si ces résultats ont une valeur qui dépasse les seuils reconnus en santé publique. Un système provincial d’enregistrement, de surveillance et de vigie des maladies à déclaration obligatoire attribuables à un agent chimique ou physique sert de son côté à colliger les données relatives aux MADO chimiques. L’Infocentre de santé publique rend ensuite disponibles les données recueillies sur ces MADO. L’accès aux données et aux indicateurs de surveillance est toutefois réservé aux personnes ayant reçu l’autorisation de leur directeur régional de santé publique. Enfin, chaque direction régionale de santé publique effectue les enquêtes épidémiologiques sur les cas répertoriés dans sa région.

Les professionnels qui travaillent en soins critiques (urgences, soins intensifs) peuvent également prendre en charge les patients exposés à des substances toxiques au travail (exposition aiguë ou encore manifestation aiguë d’une maladie chronique d’origine professionnelle). Plusieurs ressources existent pour épauler ces professionnels. D’ailleurs, le tableau 2 présenté à la page suivante mentionne quelques-uns de ces outils.

Lorsque le médecin traitant suspecte une intoxication, il devrait consulter le Centre antipoison du Québec. De plus, il devrait remplir les formulaires de la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) et déclarer la MADO chimique. Quoique ces démarches soient perçues comme étant d’ordre administratif, elles permettent à l’employeur ou à la direction régionale de santé publique de déclencher des enquêtes afin de mettre en place des mesures qui vont protéger non seulement le travailleur affecté, mais aussi l’ensemble des travailleurs du milieu. Dans certains cas, le médecin traitant peut diriger les patients vers un spécialiste en médecine du travail et de l’environnement de la clinique du Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM) par exemple.

Tableau 2 - Quelques outils sélectionnés pour les professionnels
Outil Description

Haz-Map

https://hazmap.nlm.nih.gov

Haz-Map est une base de données sur la santé au travail destinée aux professionnels de la santé et de la sécurité ainsi qu’à toute personne à la recherche d’informations à propos des effets sur la santé reliés à l’exposition à des produits chimiques et à des agents biologiques. Cette base de données est une carte des risques en milieu de travail et facilite la prévention des maladies professionnelles. Haz-Map fait un lien entre les emplois, les tâches dangereuses associées aux maladies professionnelles et leurs symptômes et d’autres maladies non professionnelles telles que les loisirs.

WISER (Wireless Information System for Emergency Responders)

https://wiser.nlm.nih.gov

WISER est un système prêtant main-forte aux secouristes lors d’incidents causés par des matières dangereuses. En plus de fournir diverses informations sur les substances dangereuses, ce système facilite l’identification d’une substance, donne les caractéristiques physiques de cette dernière, transmet des informations sur la santé humaine et dispense des conseils sur le confinement et la destruction.

Répertoire toxicologique

https://www.csst.qc.ca/
prevention/reptox/pages/
repertoire-toxicologique.aspx

Le Répertoire toxicologique de la CNESST permet de rechercher de l’information concernant : le Système d’information sur les matières dangereuses utilisées au travail (SIMDUT), l’asthme professionnel, les appareils de protection respiratoire, les risques pour la sécurité, les risques pour la santé ainsi que sur les mesures de prévention.

TOXNETMD

https://toxnet.nlm.nih.gov

TOXNETMD (Toxicology Data Network) est un groupe de bases de données couvrant les produits chimiques et les médicaments, les maladies et l’environnement, la santé environnementale, la sécurité et la santé au travail, les empoisonnements, l’évaluation des risques, la réglementation et la toxicologie.

Biotox

http://www.inrs.fr/publications/
bdd/biotox.html

Biotox est une base de données française comportant de l’information sur plus d’une centaine de substances auxquelles le travailleur peut être exposé (et pour lesquelles une biométrologie existe) ainsi que sur les dosages correspondants (plus de 250).

SAgE pesticides

https://www.sagepesticides.qc.ca

SAgE pesticides est un outil d’information sur les risques qu’engendrent les pesticides pour la santé et l’environnement ainsi que sur les usages agricoles de ces substances pour une gestion rationnelle et sécuritaire de ces produits au Québec.

Le présent numéro du Bulletin se concentrant sur la toxicologie en milieu de travail, vous y trouverez donc des articles portant sur les expositions en milieu de travail. Le premier article décrit le cas d’un homme qui a souffert d’une brûlure chimique à la main suivant une exposition accidentelle à de l’acide fluorhydrique. Le deuxième se penche sur deux investigations de coroners concernant des décès suivant une intoxication aiguë par le monoxyde de carbone. Le troisième critique pour sa part une étude portant sur une série de cas d’expositions accidentelles à une substance visqueuse contenant un cannabinoïde de synthèse. Enfin, le dernier article discute de la manipulation sécuritaire des médicaments dangereux par les travailleurs de la santé.

Pour toute correspondance

Pierre-André Dubé
Institut national de santé publique du Québec
945, avenue Wolfe, 4e étage
Québec (Québec)  G1V 5B3
Courriel : toxicologie.clinique@inspq.qc.ca

Références

  1. Thorne PS. Chapter 33 - Occupational toxicology. Dans: Casarett and Doull’s Toxicology - The Basic Science of Poisons. McGraw-Hill; 2008. p. 1273‑92.
  2. Holland MG. Occupational Toxicology. Dans: Haddad and Winchester’s Clinical Management of Poisoning and Drug Overdose. Elsevier; 2007. p. 1237‑56.
  3. Wald PH. Industrial Poisoning: Information and Control. Dans: Hoffman RS, Howland MA, Lewin NA, Nelson LS, Goldfrank LR, éditeurs. Goldfrank’s Toxicologic Emergencies, 10e. New York, NY: McGraw-Hill Education; 2015.
  4. Gummin DD, Mowry JB, Spyker DA, Brooks DE, Fraser MO, Banner W. 2016 Annual Report of the American Association of Poison Control Centers’ National Poison Data System (NPDS): 34th Annual Report. Clin Toxicol. 2017;55(10):1072‑252.

Dubé P-A, Perron S. Numéro thématique sur la toxicologie en milieu de travail. Bulletin d’information toxicologique 2018;34(2):1-5. [En ligne] https://www.inspq.qc.ca/toxicologie-clinique/numero-thematique-sur-la-to...

Le Bulletin d’information toxicologique (BIT) est une publication conjointe de l’équipe de toxicologie clinique de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) et du Centre antipoison du Québec (CAPQ). La reproduction est autorisée à condition d'en mentionner la source. Toute utilisation à des fins commerciales ou publicitaires est cependant strictement interdite. Les articles publiés dans ce bulletin d'information n'engagent que la responsabilité de leurs auteurs et non celle de l'INSPQ ou du CAPQ.

ISSN : 1927-0801