Que faut-il prévenir lorsqu’il y a des intoxications chez les enfants?

Volume 32, Numéro 3

  • Sophie Gosselin
    M.D., CSPQ, FRCPC, FAACT, Urgentologue et toxicologue médicale, CUSM, Consultante en toxicologie médicale, Centre antipoison du Québec, Consultante en toxicologie médicale, Poison & Drug Information Service, Alberta

Dernière modification: 

15 février 2018

Résumé

Peu d’informations existent à propos des intoxications qui rendent nécessaire l’admission de patients dans les unités de soins intensifs pédiatriques. Au cours d’une étude, Even et collab. ont déterminé les caractéristiques démographiques des patients admis de 2008 à 2012 en raison d’une intoxication dans un centre médical universitaire urbain de la Nouvelle-Angleterre. Les principales caractéristiques des 273 admissions recensées durant cette période sont : pourcentage d’intoxications involontaires s’élevant à 54 % comparativement à celui des intoxications volontaires s’élevant à 46 %; population surtout de moins de 3 ans (44 %) ou de plus de 13 ans (45 %) et ingestion de substances multiples (31 %), notamment d’analgésiques qui étaient la substance la plus fréquemment ingérée. Quant aux médicaments les plus souvent mis en cause dans les cas d’intoxications, ils provenaient de la médication du patient lui-même ou de celle de ses proches comme un parent, un grand-parent, ou bien un frère ou une sœur plus âgé. Sur les 273 patients hospitalisés en raison d’une intoxication au cours de la période étudiée, 27 (10 %) ont dû être intubés et ont dû recevoir une ventilation mécanique. Les auteurs concluent que dans leur milieu de travail les intoxications pédiatriques sont généralement non fatales et se produisent par l’ingestion de substances plus facilement accessibles en raison de leur présence à la maison.

Introduction

Les intoxications pédiatriques représentent une cause fréquente de blessures chez les moins de 18 ans. La proportion des patients mineurs devant être admis dans une unité de soins intensifs en raison d’une intoxication demeure toutefois imprécise. L’étude d’Even et de collab.(1), discutée dans le présent article, avait pour objectifs de décrire les caractéristiques démographiques des patients admis à l’unité de soins intensifs pédiatriques d’un centre médical universitaire urbain de la Nouvelle-Angleterre à cause d’une intoxication prouvée ou soupçonnée, de déterminer le type d’intoxication et les substances incriminées, de rapporter les interventions et les issues cliniques et, finalement, de déceler, le cas échéant, de nouvelles tendances afin de conscientiser la population aux risques associés.

Ces résultats sont d’autant plus importants, car l’identification précoce d’adolescents s’étant volontairement intoxiqués semble indiquer une forte propension à un risque plus élevé de mortalité par accident comme le souligne une étude canadienne publiée plus récemment(2).

Description de l’étude

Méthodologie

Cette série de cas analysée dans l’étude d’Even et collab. comprend toutes les personnes mineures admises dans un centre médical universitaire urbain de la Nouvelle-Angleterre du 1er janvier 2008 au 31 décembre 2012. L’étude analysant cette série de cas a été approuvée par le comité d’éthique de ce centre médical, et les données ont été analysées de manière rétrospective au moyen de leurs archives médicales électroniques. Selon les estimations, un million d’habitants sont desservis par l’établissement. Pour réaliser leurs travaux, les auteurs ont tout d’abord relevé les cas en les recherchant dans la banque de données des admissions à l’aide de termes prédéfinis. Ensuite, ils ont extrait les données suivantes de la banque : âge, genre, groupe ethnique, durée de séjour, score de mortalité pédiatrique III, disposition, substances ingérées, ingestion simple ou multiple, source, quantité, concentrations sériques, test de dépistage toxicologique, durée de la ventilation mécanique et traitement ou antidote reçu. Dans le cas où un test de dépistage ou une mesure de concentration n’était pas disponible, les auteurs ont employé les informations cliniques afin d’identifier un toxidrome ou la substance ingérée. 

Résultats

Le nombre total d’admissions dans l’unité de soins intensifs pédiatriques au cours de la période étudiée s’élevait à 3 282. De ce nombre, 273 (8 %) étaient des intoxications. La majorité des personnes admises provenaient du service des urgences de l’hôpital même et 20 % provenaient d’autres hôpitaux en raison de transferts interhospitaliers. Les intoxications volontaires et involontaires représentaient, pour leur part, respectivement 46 % et 54 % du total des admissions, et 33 % des admissions en raison d’une intoxication constituaient des tentatives de suicide. De leur côté, les ingestions de substances multiples représentaient 31 % de toutes les ingestions. Quant à la quantité ingérée, elle était notée dans seulement 50 % des cas d’ingestion répertoriés.

Par ailleurs, la distribution d’âge était bimodale : 44 % des admissions étaient nécessaires pour les enfants de moins de 3 ans et 45 % pour les adolescents de 13 ans et plus. De même, aucune intoxication volontaire n’a été observée chez des enfants de moins de 10 ans. Dans le cas des scores de gravité, ils étaient plus élevés pour les intoxications volontaires. Malgré tout, la durée du séjour hospitalier de la grande majorité (86 %) des mineurs admis était relativement courte, soit moins de 48 heures, incluant les patients nécessitant une ventilation mécanique; ces personnes représentaient 10 % du total des admissions.

Parmi les méthodes employées pour traiter les intoxications figurent la décontamination gastro-intestinale avec du charbon de bois activé (32 %), l’irrigation intestinale totale (1 %) et l’élimination extracorporelle par dialyse (0,7 %). Selon les données extraites, l’intubation et la ventilation mécanique se sont avérées nécessaires pour 27 patients (10 %). Enfin, le personnel soignant a administré, par ordre d’importance, de la naloxone (16 %), de l’acétylcystéine (5 %), du bicarbonate de sodium (6 %), des vasopresseurs (2 %) et du glucagon (1 %); le pourcentage d’utilisation des autres thérapies n’était pas spécifié.

Dans un même ordre d’idées, les médicaments les plus souvent mis en cause lors d’intoxications provenaient surtout de la médication du patient lui-même (22 %) ou de celle de ses proches comme un parent (21 %), un grand-parent (16 %), ou bien un frère ou une sœur plus âgé (5 %). En tout, 468 substances différentes ayant causé une intoxication ont été rapportées. La distribution des catégories de substances les plus fréquemment notées est présentée dans le tableau 1.

Tableau 1 Types de substances ingérées

 

Ingestion
volontaire
N = 267
Ingestion
involontaire
N = 201
Total
N = 468

Antidépresseurs

43

16

59

Analgésiques

12

44

56

Agoniste des récepteurs alpha-2

15

20

35

Éthanol et drogues illégales

30

2

32

Méthadone/buprénorphine

36

5

41

Médication cardiovasculaire

6

32

38

Benzodiazépines

16

6

22

Finalement, un seul décès a été constaté chez un adolescent ayant ingéré volontairement du bupropion, de la clonidine et du méthylphénidate. Après plusieurs épisodes de status épilepticus et un arrêt cardiaque prolongé, sa famille a demandé l’arrêt des manœuvres de réanimation. 

Discussion

L’étude discutée ici présente les données d’une institution, et il est important de considérer la réalité propre à la région concernée avant de généraliser les pourcentages rapportés à d’autres régions. Cependant, toutes proportions gardées, la distribution bimodale des intoxications pour les moins de 3 ans et les plus de 13 ans semble être un phénomène répandu et persistant dans le temps(3,4). D’ailleurs, la même distribution des types d’intoxications en fonction de l’âge ayant été rapportée dans l’étude de Lacroix(3) publiée en 1989 (citée dans le présent article) a été réalisée à l’Hôpital Sainte-Justine de Montréal(3). Donc, l’évolution favorable des intoxications involontaires est probablement davantage reliée aux faibles quantités ingérées lors de la plupart des ingestions pédiatriques chez les moins de 3 ans, alors que les quantités plus importantes typiques des ingestions suicidaires ont été ingérées par les adolescents. Malheureusement, les quantités ingérées n’ont pas été rapportées dans l’article principal commenté ici ou le complément d’information disponible en ligne(5).

Conclusion

La proportion des admissions (8 %) dans une unité de soins intensifs pédiatriques en raison d’une intoxication, indiquée dans l’étude d’Even et collab., est plus élevée que les proportions rapportées dans d’autres publications(6). Ceci peut s’expliquer à cause de critères ou de protocoles d’admission différents d’une institution à l’autre. Dans un autre ordre d’idées, un changement dans le profil des substances les plus souvent détectées lors d’intoxications graves nécessitant des soins intensifs a été remarqué dans cette étude. Apparemment, il y aurait davantage de cas d’intoxications involontaires par les opioïdes ou par la clonidine, alors que ce sont les nouvelles substances psychoactives et les antipsychotiques qui causent davantage d’intoxications chez les adolescents. Ceci peut s’expliquer par l’augmentation fulgurante des prescriptions d’opioïdes en Amérique du Nord au cours de la dernière décennie, et cette augmentation fait l’objet d’une couverture médiatique significative. En effet, les jeunes enfants sont plus à risque de s’intoxiquer avec des substances présentes dans leur environnement. Un parallèle peut être fait avec la hausse des intoxications pédiatriques par le cannabis depuis la légalisation de ce dernier au Colorado(7).

Il faut noter que les intoxications volontaires sont plus fréquentes chez les enfants à partir de l’âge de 10 ans et que 33 % de toutes les intoxications recensées étaient des tentatives de suicide. Les raisons motivant des enfants aussi jeunes à se donner la mort méritent une analyse plus poussée. À vrai dire, les données sociodémographiques ou les comorbidités qui pourraient peut-être expliquer ces tristes statistiques n’ont pas été examinées dans l’étude discutée dans le présent article.

En somme, l’étude d’Even et collab. présente les données sur les admissions pédiatriques effectuées du 1er janvier 2008 au 31 décembre 2012 dans un centre médical universitaire urbain de la Nouvelle-Angleterre. Comme il est possible de prévenir les admissions dans une unité de soins intensifs pédiatriques, l’éducation des familles à propos des intoxications chez les mineurs est souhaitable en leur rappelant l’importance d’un entreposage et d’une manipulation sécuritaires de la médication à domicile. Par ailleurs, l’augmentation des intoxications involontaires pédiatriques par les opioïdes et de la proportion d’intoxications volontaires chez une cohorte d’adolescents de plus en plus jeunes est inquiétante et pourrait faire l’objet d’études ultérieures afin de cerner les efforts de prévention, qui seraient les plus susceptibles d’être pertinents pour chacun des groupes d’âge concernés par une problématique en apparence différente.

Toxiquiz

Veuillez indiquer lequel des énoncés suivants est vrai.

A. Les adolescents s’intoxiquent le plus souvent avec des substances multiples.

B. Les jeunes enfants de moins de 3 ans sont admis à l’unité des soins intensifs après avoir ingéré leur propre médication.

C. Plus de 15 % des admissions dans une unité de soins intensifs pédiatriques concernent des intoxications.

D. La majorité des intoxications pédiatriques doivent être traitées au moyen d’une ventilation mécanique.

*Vous voulez connaître la réponse? Voir la section Réponses dans le bulletin en version PDF.

Pour toute correspondance

Sophie Gosselin
Département d’urgence
Centre universitaire de santé McGill
1001, boulevard Décarie
Montréal, (Québec)  H4A 3J1
Téléphone : 514 934-1934, poste 34277
Télécopieur : 514 843-2852
Courriel : sophie.gosselin@mcgill.ca

Références

  1. Even KM, Armsby CC, Bateman ST. Poisonings requiring admission to the pediatric intensive care unit: A 5-year review. Clin Toxicol (Phila). 2014;52(5):519-24.
  2. Finkelstein Y, Macdonald EM, Hollands S, Hutson JR, Sivilotti MLA, Mamdani MM, et al. Long-term outcomes following self-poisoning in adolescents: a population-based cohort study. Lancet Psychiatry. 2015;2(6):532-9.
  3. Lacroix J, Gaudreault P, Gauthier M. Admission to a pediatric intensive care unit for poisoning: a review of 105 cases. Crit Care Med. 1989;17(8):748–50.
  4. Finkelstein Y, Hutson JR, Wax PM, Brent J, Toxicology Investigators Consortium (ToxIC) Case Registry. Toxico-surveillance of infant and toddler poisonings in the United States. J Med Toxicol. 2012; 8(3):263-66.
  5. Even KM, Armsby CC, Bateman ST. Poisonings requiring admission to the pediatric intensive care unit: a 5-year review. Clin Toxicol (Phila). 2014;52(5):519-24.
  6. Vernon DD, Gleich MC. Poisoning and drug overdose. Crit Care Clin. 1997;13:647-667.
  7. Wang GS, Roosevelt G, Heard K. Pediatric marijuana exposures in a medical marijuana state. JAMA Pediatr. American Medical Association; 2013;167(7):630–3.

Gosselin S. Que faut-il prévenir lorsqu’il y a des intoxications chez les enfants?Bulletin d’information toxicologique 2016;32(3):8-11. [En ligne] https://www.inspq.qc.ca/toxicologie-clinique/que-faut-il-prevenir-lorsqu...

Le Bulletin d’information toxicologique (BIT) est une publication conjointe de l’équipe de toxicologie clinique de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) et du Centre antipoison du Québec (CAPQ). La reproduction est autorisée à condition d'en mentionner la source. Toute utilisation à des fins commerciales ou publicitaires est cependant strictement interdite. Les articles publiés dans ce bulletin d'information n'engagent que la responsabilité de leurs auteurs et non celle de l'INSPQ ou du CAPQ.

ISSN : 1927-0801