Les suicides par intoxication chez les jeunes

Volume 32, Numéro 3

  • Maude St-Onge
    M.D., Ph. D., FRCPC, Directrice médicale du Centre antipoison du Québec, Clinicienne chercheuse, Université Laval, CHU de Québec

Dernière modification: 

15 février 2018

Résumé

Sachant que le suicide chez les 10 à 14 ans est en augmentation et que près des trois quarts des hospitalisations liées aux suicides découlent d’une intoxication par un médicament, le Centre antipoison du Québec, en collaboration avec l’Institut national de santé publique du Québec et l’Association québécoise de prévention du suicide, a diffusé un message à l’intention des pharmaciens et des médecins visant à limiter l’accès du public aux médicaments nécessitant une ordonnance. De surcroît, l’Institut national de santé publique du Québec a émis des recommandations en ce qui a trait à l’accès aux médicaments vendus sans ordonnance. Le présent article détaille le contenu de ces réflexions et souligne l’importance de mettre en place des outils pour en mesurer l’effet.

Introduction

En 2010, le Québec dénombrait 287 décès par empoisonnement, 1 222 hospitalisations en raison de ce type d’intoxication et 12 615 visites aux services d’urgence à la suite d’une tentative de suicide au moyen de cette méthode. Les empoisonnements représentent d’ailleurs la deuxième cause de décès par traumatisme au Québec et engendrent près de 60 % des incapacités partielles permanentes de même que 42 % des incapacités complètes permanentes(1). Malheureusement, l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) a récemment noté une augmentation des hospitalisations liées à des tentatives de suicide chez les 10 à 14 ans, passant de 95 en 2011, à 109 en 2012, puis à 158 en 2013(2). Près des trois quarts de ces hospitalisations (73 %) découlent d’une intoxication par les médicaments, le plus souvent en raison de l’ingestion d’analgésiques (42 %) ou de médicaments psychotropes (21 %).

Selon des études épidémiologiques effectuées au Danemark, la restriction de l’accès aux moyens létaux a été associée à une diminution des tentatives de suicide et, dans plusieurs cas, cette restriction a été liée à une diminution de la mortalité(3). Bhaskaran et ses collaborateurs(4) concluent qu’ « […] il est important que les médecins soient vigilants lorsqu’ils prescrivent des médicaments. Ils doivent notamment être au fait de tous les autres médicaments auxquels leurs patients pourraient avoir accès ». (traduction libre)

Comme le Centre antipoison du Québec (CAPQ) doit souvent répondre à des appels concernant l’ingestion de quantités potentiellement létales de médicaments, il a ainsi rédigé, en collaboration avec l’INSPQ, un message de prévention s’adressant aux professionnels de la santé(5). De même, l’INSPQ a produit un document sur la prévention des intoxications volontaires par des médicaments vendus sans ordonnance(6). Les lignes qui suivent en résument les principales recommandations.

Évitez de mettre une arme entre les mains de vos patients!

Limiter l’accès aux médicaments vendus sans ordonnance(6)

Au Canada, il n’existe pas de restriction quant aux quantités maximales de médicaments par contenant vendues en pharmacie. À la lumière de l’état actuel des connaissances, l’INSPQ recommande :

  • « […] d’établir un format d’emballage maximal pour l’acétaminophène […]
  • […] de promouvoir le recours au Centre antipoison du Québec […]
  • […] d’inclure la problématique des intoxications volontaires par médicaments sans ordonnance dans toute stratégie intégrée de prévention du suicide. »(6)

Parmi les autres mesures suggérées, le comité d’experts de l’INSPQ propose aussi de mettre en place un programme officiel de récupération des médicaments périmés ou inutilisés et de limiter la dose unitaire maximale et la quantité maximale de certains médicaments pouvant être vendues à la fois. Il suggère également d’en restreindre l’accès en les mettant sous le contrôle du pharmacien. 

Limiter l’accès aux médicaments nécessitant une ordonnance(5)

Le CAPQ ainsi que l’Association québécoise de prévention du suicide considèrent aussi qu’un accès plus restreint aux médicaments permet de limiter la gravité des tentatives de suicide et les séquelles en découlant. C’est pourquoi il est fortement conseillé aux médecins et aux pharmaciens de :

  • toujours recommander aux patients et à leurs proches de conserver leurs médicaments dans un lieu et un contenant sécuritaires (de préférence sous clé, notamment pour les opioïdes);
  • s’assurer que les patients et leurs proches remettent au pharmacien tous les médicaments non utilisés ou périmés;
  • limiter le nombre de comprimés disponibles (notamment en limitant le nombre maximal de comprimés sur la prescription).

En effet, le CAPQ a été trop souvent témoin d’intoxications graves dont la morbidité associée aurait pu être limitée par l’exposition à une quantité moindre de médicaments.

Discussion

L’impact de ces recommandations reste cependant à démontrer. Le National Institutes of Health a récemment produit un document issu d’une rencontre d’experts au sujet de la recherche sur la prévention du suicide chez les jeunes(7). Ce groupe d’experts a d’ailleurs souligné l’importance d’améliorer la recherche en ce qui a trait aux politiques et approches limitant l’accès aux moyens qu’utilisent les jeunes pour tenter de s’enlever la vie.

Aussi, il serait certainement intéressant d’analyser l’influence des différents types de médias sur la méthode choisie par les jeunes pour passer à l’acte. Une récente étude qualitative indiquait d’ailleurs que ce facteur pouvait avoir une certaine influence(8). Par contre, il devient complexe de véhiculer des messages de prévention appropriés sans au contraire causer une augmentation de l’incidence du moyen utilisé.

Conclusion

Le suicide chez les jeunes est un phénomène en augmentation à propos duquel il faut agir. Puisque les médicaments représentent souvent un moyen de passer à l’acte, en limiter l’accès constitue une avenue à ne pas négliger. Des mesures comme celles décrites précédemment tout comme les outils nécessaires pour en mesurer les effets doivent être mis en œuvre, tant par les instances gouvernementales que par les médecins et les pharmaciens.

Remerciements

L’auteure souhaite sincèrement remercier MM. Gilles Légaré et Pierre-André Dubé de l’INSPQ de même que l’équipe de l’Association québécoise de prévention du suicide pour avoir apporté leur expertise dans le contexte de la rédaction de cet article.

Toxiquiz

Laquelle des approches suivantes NE PERMET PAS de limiter les dommages associés au suicide par ingestion de médicaments?

A. Établir un format d’emballage maximal.

B. S’assurer que les proches remettent au pharmacien les médicaments périmés.

C. Recommander de toujours avoir une bouteille d’acétaminophène dans la pharmacie au lieu d’une bouteille d’ibuprofène.

D. Promouvoir le recours au Centre antipoison du Québec.

*Vous voulez connaître la réponse? Voir la section Réponses dans le bulletin en version PDF.

Pour toute correspondance

Maude St-Onge
Centre antipoison du Québec
Pavillon Jeffery-Hale, 4e étage
1270, chemin Sainte-Foy
Québec (Québec)  G1S 2M4
Courriel : [email protected]

 

Références

  1. Parachute. The cost of injury in Canada. Toronto, ON : Parachute; 2015.

  2. Légaré G. Bureau d’information et d’études en santé des populations (BIESP), Institut national de santé publique; 2015.

  3. Nordentoft M. Prevention of suicide and attempted suicide in Denmark. Epidemiological studies of suicide ant intervention studies in selected risk groups. Dan Med Bull 2007;54(4):306-69.

  4. Bhaskaran J, Johnson E, Bolton JM, Randall JR, Mota N, Katz C, et al. Population trends in substances used in deliberate self-poisoning leading to intensive care unit admissions from 2000 to 2010. J Clin Psychiatry 2015;76(12):e1583-9.

  5. Centre antipoison du Québec. Prévenir le suicide par empoisonnement médicamenteux. La Dépêche. Montréal : Ordre des pharmaciens du Québec; 2016.

  6. Bouchard LM, Chartrand E, Dubé PA, Gagné D, Gagné M, Légaré G, et al. Prévention des intoxications volontaires par médicaments accessibles sans ordonnance. Institut national de santé publique; 2016.

  7. Little TD, Roche KM, Chow SM, Schenck Ap, Byam LA. National Institutes of Health pathways to prevention workshop: advancing research to prevent youth suicide. Ann Intern Med [En ligne]. 2016 4 oct [cité le 8 déc 2016]. Disponible : http://annals.org/aim/article/2565251/national-institutes-health-pathway...

  8. Bazrafshan MR, Sharif F, Molazem Z, Mani A. Exploring the risk factors contributing to suicide attempt among adolescents: a qualitative study. Iran J Nurs Midwifery Res 2016;21(1):93-9.

St-Onge M. Les suicides par intoxication chez les jeunesBulletin d’information toxicologique 2016;32(3):12-14. [En ligne] https://www.inspq.qc.ca/toxicologie-clinique/les-suicides-par-intoxicati...

Le Bulletin d’information toxicologique (BIT) est une publication conjointe de l’équipe de toxicologie clinique de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) et du Centre antipoison du Québec (CAPQ). La reproduction est autorisée à condition d'en mentionner la source. Toute utilisation à des fins commerciales ou publicitaires est cependant strictement interdite. Les articles publiés dans ce bulletin d'information n'engagent que la responsabilité de leurs auteurs et non celle de l'INSPQ ou du CAPQ.

ISSN : 1927-0801