Le benzoate de dénatonium est-il utile à titre préventif?

Volume 31, Numéro 2

  • Pierre-André Dubé
    B. Pharm., Pharm. D., M. Sc., C. Clin. Tox., Pharmacien-toxicologue, Institut national de santé publique du Québec

Dernière modification: 

15 février 2018

Résumé

Le benzoate de dénatonium est un répulsif, un dénaturant et un amérisant ayant un goût extrêmement amer et désagréable. Il est parfois ajouté comme ingrédient inactif par des fabricants de produits dangereux afin de limiter les risques associés à l’ingestion involontaire. Toutefois, peu de données ont été publiées sur sa réelle efficacité comme mesure préventive des empoisonnements.

Éditorial

Le goût, c’est-à-dire l’interprétation sensorielle des molécules trouvées dans la cavité buccale, est déterminé par les papilles gustatives situées sur la langue, le palais, la gorge et le tiers supérieur de l’œsophage(1). Il y a au moins 13 récepteurs endogènes connus qui peuvent induire les cinq sensations gustatives primaires : sucrée, aigre, amère, umami (savoureuse) et salée(1). Le goût amer peut résulter de substances organiques à longue chaîne contenant de l’azote ou des alcaloïdes(1). Le seuil de stimulation des récepteurs amers est de plusieurs ordres de grandeur plus faible que celui des autres récepteurs du goût(1). Puisque le rejet des substances amères fait partie des mécanismes naturels de défense des humains et des animaux contre l’ingestion de substances potentiellement nocives, l’ajout d’un amérisant à certains produits, par mesure de prévention, est théoriquement intéressant(2).En effet, depuis 1989, l’American Association of Poison Control Centers (AAPCC) encourage les fabricants aux États-Unis à ajouter un amérisant aux produits domestiques et ménagers qui sont sous forme liquide et qui sont potentiellement toxiques, et d’en évaluer l’impact(3). En 1991, l’American Academy of Veterinary and Comparative Toxicology (AAVCT) a fait une recommandation similaire(3).

Structurellement apparenté à la lidocaïne, le benzoate de dénatonium a été synthétisé en 1958 lors de recherches menées en vue de découvrir de nouveaux anesthésiques locaux(4). Il a été initialement commercialisé sous la marque BitrexMD jusqu’au milieu des années 1980, puis sous différentes marques génériques depuis la fin de son brevet(4). Il s’agit d’un répulsif, d’un dénaturant et d’un amérisant ayant un goût extrêmement amer et désagréable. Le benzoate de dénatonium serait décelé par le goût à une concentration aussi faible que 10 parties par milliard (ppb; ou 0,01 partie par million [ppm]) et serait considéré comme amer à une concentration de 50 ppb – 0,05 ppm(4). Des tests toxicologiques montrent que ce produit est relativement non toxique, non mutagène et non irritant, et il ne pose aucun risque lorsqu’il est inhalé(3,5). Des études ont également évalué son efficacité à titre d’amérisant chez l’humain(2,4,6-8).

Des fabricants ont ajouté de leur plein gré du benzoate de dénatonium à certains de leurs produits : éthanol industriel, cosmétiques, parfums, lotions après-rasage, dissolvants pour vernis à ongles, vernis amer pour appliquer sur les ongles, rodenticides, herbicides, insecticides, répulsifs à animaux, produits ménagers, désinfectants, détergents, liquide lave-glace, antigels, peintures, solvants, vernis, encres d’imprimerie, etc. Un fournisseur de ce produit mentionne faire des affaires avec des clients dans plus de 66 pays(9). Toutefois, si des études d’impact ont été réalisées, elles n’ont pas été publiées ou rendues publiques par les fabricants. De plus, aucune base de données ne permet de savoir quels produits contiennent du benzoate de dénatonium ou lesquels en sont exempts. Puisque cet amérisant est considéré comme un ingrédient inerte dans le produit auquel il est ajouté et qu’il s’y trouve en très faible concentration, les fabricants n’ont pas l’obligation de l’indiquer sur l’étiquette. Certains vont inscrire « Contient un amérisant », d’autres n’inscriront rien du tout.

Fait à noter, au Canada, les produits contenant du benzoate de dénatonium employés à titre de répulsif contre les animaux (ex. : pour les dissuader de manger les végétaux traités, de ronger des câbles) doivent être homologués en vertu de la Loi sur les produits antiparasitaires et de ses règlements d’application. L’Agence de réglementation de la lutte antiparasitaire (ARLA) de Santé Canada a réévalué ce produit en 2012 à la suite de la publication par des auteurs d’écrits s’interrogeant sur les risques réels pour les humains, les animaux et l’environnement (ex. : accumulation de benzoate de dénatonium dans l’environnement). Elle a alors jugé que « […] les produits contenant du benzoate de dénatonium ne présentent aucun risque inacceptable pour la santé humaine ni pour l’environnement lorsqu’ils sont utilisés conformément au mode d’emploi révisé qui figure sur leur étiquette »(10).

Depuis plusieurs années, des mesures législatives sont mises en place afin d’obliger des fabricants à ajouter un amérisant à certains de leurs produits. Au Royaume-Uni, le benzoate de dénatonium serait ajouté à des produits domestiques, des produits pour le jardin et des produits de l’industrie automobile depuis 1982(3). Aux États-Unis, certains États (ex. : Oregon, Californie, Nouveau-Mexique, New York, Floride, New Jersey, Texas, Connecticut, Illinois et Géorgie) ont contraint des fabricants à ajouter du benzoate de dénatonium (30 à 50 ppm) à leurs produits destinés aux automobiles, s’ils contiennent 10 % v/v ou plus d’éthylène glycol – ex. : antigel, et des États ont également obligé des fabricants à en ajouter à leurs produits contenant 4 % v/v ou plus de méthanol – ex. : liquide lave-glace(3,11-13). Au Canada, la Colombie-Britannique est la seule province ayant obligé des fabricants à se plier à une telle mesure qui est en vigueur depuis le 1er janvier 2011(14). Dans cette province, l’ajout de benzoate de dénatonium (30 à 50 ppm) est limité aux produits destinés aux automobiles, contenant 10 % v/v ou plus d’éthylène glycol(14). L’objectif principal de ces mesures législatives est de limiter les ingestions involontaires potentiellement létales, principalement par les enfants de moins de 6 ans et les animaux domestiques.

Peu d’études ont évalué l’efficacité des mesures législatives adoptées pour réduire la fréquence, le volume ou la gravité des ingestions potentiellement toxiques d’éthylène glycol ou de méthanol contenant du benzoate de dénatonium comme amérisant. Mullins et collab. ont évalué l’impact 8 ans avant et 8 ans après l’application du Toxic Household Products Act en Oregon – 1995(11). Leur revue rétrospective comprenait les rapports de coroners et les données du Oregon Poison Center concernant les expositions à l’éthylène glycol ou au méthanol chez les enfants de moins de 6 ans. Aucun de ces enfants ne serait décédé ou n’aurait présenté une toxicité importante avant ou après 1995. De leur côté, White et collab. ont publié deux revues rétrospectives. La première étude avait pour objectif d’évaluer l’impact de l’ajout de benzoate de dénatonium aux produits antigel contenant de l’éthylène glycol sur les ingestions volontaires – intentions suicidaires suspectées ou confirmées(13). Quant à la deuxième étude, elle visait à évaluer l’impact de l’ajout de benzoate de dénatonium aux produits antigel contenant de l’éthylène glycol sur les ingestions involontaires pédiatriques – enfants de moins de 5 ans(12). Leurs revues rétrospectives comprenaient les données de 1995 à 2005 provenant du National Poison Data System, et elles comparaient les données des États américains où une législation était adoptée à ceux où aucune législation n’était adoptée. La fréquence des ingestions comportant une intention suicidaire et des ingestions involontaires pédiatriques est demeurée inchangée en Oregon et en Californie. Dans les deux études, aucune différence significative n’a été étayée entre les deux groupes en ce qui concerne les conséquences médicales (aucun effet, effet léger, effet modéré, effet grave, décès); le volume médian ingéré; les traitements aux soins intensifs ainsi que le recours aux antidotes, à l’hémodialyse ou à l’intubation. Ces trois études montrent que les mesures législatives indiquées ci-dessus ne seraient pas justifiées, si on considère uniquement les données recueillies par les centres antipoison américains.

L’ajout d’un amérisant en vue de prévenir les empoisonnements comporte plusieurs limites. L’interprétation sensorielle du goût peut être différente d’une personne à l’autre et peut varier en fonction de l’âge, de la présence de maladies ou d’un trouble de l’alimentation, ou de la consommation récente ou simultanée de médicaments ou d’autres substances. De plus, le volume d’une première gorgée pouvant être assez considérable (10 ml chez les enfants de 6 à 12 ans; 17 ml chez les adolescents et les adultes), cette mesure préventive se limite donc aux substances légèrement ou modérément toxiques. Malgré la recommandation de l’AAPCC et de l’AAVCT selon laquelle tout fabricant ajoutant un amérisant à ses produits devrait en évaluer l’impact, peu d’études permettant d’en démontrer l’efficacité réelle ont paru. Les données publiées par les centres antipoison américains ne semblent pas justifier l’ajout d’un amérisant à l’éthylène glycol ou au méthanol. La conclusion qui ressort du présent texte demeure donc la même qui se répète depuis les années 1990; des études prospectives sont nécessaires, surtout si on instaure des mesures législatives, incluant une analyse comparative des risques et des bénéfices, de l’impact économique et de l’efficacité de la mesure préventive. 

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Pierre-André Dubé
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Références

  1. Chiang WK. Otolaryngologic principles. Dans : Hoffman RS, Howland MA, Lewin NA, Nelson LS, Goldfrank LR, rédacteurs. Goldfrank’s toxicologic emergencies. 10e éd. [En ligne]. McGraw-Hill Education; 2015 [cité le 15 avril 2015] Disponible : http://accesspharmacy.mhmedical.com/content.aspx?bookid=1163&Sectionid=65092139
  2. Jackson MH, Payne HA. Bittering agents: their potential application in reducing ingestions of engine coolants and windshield wash. Vet Hum Toxicol. 1995;37(4):323-6.
  3. Neumann CM, Giffin S, Hall R, Henderson M, Buhler DR. Oregon’s toxic household products law. J Public Health Policy. 2000;21(3):342-59.
  4. Klein-Schwartz W. Denatonium benzoate: review of efficacy and safety. Vet Hum Toxicol. 1991;33(6):545‑7.
  5. Cosmetic Ingredient Review Expert Panel. Final report of the safety assessment of Alcohol Denat., including SD Alcohol 3-A, SD Alcohol 30, SD Alcohol 39, SD Alcohol 39-B, SD Alcohol 39-C, SD Alcohol 40, SD Alcohol 40-B, and SD Alcohol 40-C, and the denaturants, Quassin, Brucine Sulfate/Brucine, and Denatonium Benzoate. Int J Toxico. 2008;27(Suppl 1):1-43.
  6. Berning CK, Griffith JF, Wild JE. Research on the effectiveness of denatonium benzoate as a deterrent to liquid detergent ingestion by children. Fundam Appl Toxicol. 1982;2(1):44-8.
  7. Schiffman SS, Gatlin LA, Frey AE, Heiman SA, Stagner WC, Cooper DC. Taste perception of bitter compounds in young and elderly persons: relation to lipophilicity of bitter compounds. Neurobiol Aging. 1994;15(6):743-50.
  8. Sibert JR, Frude N. Bittering agents in the prevention of accidental poisoning: children’s reactions to denatonium benzoate (Bitrex). Arch Emerg Med. 1991;8(1):1-7.
  9. Bitrex. Bitrex.com [En ligne]. Édimbourg : Bitrex.; 2015 [cité le 15 avril 2015]. Disponible : http://www.bitrex.com/fr
  10. Agence de réglementation de la lutte antiparasitaire. Benzoate de dénatonium – Décision de réévaluation RVD2012-06. [En ligne]. Ottawa : Agence de réglementation de la lutte antiparasitaire; 2012 [cité le 15 avril 2015]. Disponible : http://publications.gc.ca/collections/collection_2012/sc-hc/H113-28-2012-6-fra.pdf
  11. Mullins ME, Zane Horowitz B. Was it necessary to add Bitrex (denatonium benzoate) to automotive products? Vet Hum Toxicol. 2004;46(3):150-2.
  12. White NC, Litovitz T, Benson BE, Horowitz BZ, Marr-Lyon L, White MK. The impact of bittering agents on pediatric ingestions of antifreeze. Clin Pediatr (Phila). 2009;48(9):913-21.
  13. White NC, Litovitz T, White MK, Watson WA, Benson BE, Horowitz BZ, et al. The impact of bittering agents on suicidal ingestions of antifreeze. Clin Toxicol (Phila). 2008;46(6):507-14.
  14. Antifreeze Regulation. Order in Council. no. 258 (31 mars 2009). Environmental Management Act, S.B.C. 2003, c. 53, s. 138 (2) (r) et 3 (d) [En ligne], Government of British Columbia; 2009 [cité le 15 avril 2015]. Disponible : http://www.env.gov.bc.ca/epd/codes/antifreeze/index.htm

Dubé PA. Le benzoate de dénatonium est-il utile à titre préventif? Bulletin d’information toxicologique 2015;31(2):1-4. [En ligne] https://www.inspq.qc.ca/toxicologie-clinique/le-benzoate-de-denatonium-e...

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ISSN : 1927-0801