Surdoses accidentelles chez la personne âgée : le flacon de comprimés mélangés

Volume 32, Numéro 1

  • France Leblanc
    Infirmière, Centre antipoison du Québec
  • Olivier Jacques-Gagnon
    B. Sc. inf., CSPI, Infirmier clinicien, Centre antipoison du Québec

Dernière modification: 

15 février 2018

Résumé

Les personnes de plus de 65 ans consomment de plus en plus de médicaments principalement à cause des maladies chroniques. La prise de plusieurs médicaments en même temps devient une cause de stress pour certaines personnes; elles ont peur d’oublier de les prendre ou encore elles ont peur de se tromper en les prenant. Même si le pilulier a fait ses preuves, plusieurs usent d’ingéniosité et improvisent leur propre système de gestion de médicaments. Les erreurs médicamenteuses liées au pilulier utilisé à la maison ou en institution sont bien connues, et des efforts sont faits pour remédier à cette problématique.

Introduction

Les personnes de plus de 65 ans consomment de plus en plus de médicaments principalement à cause des maladies chroniques(1). L’âge avancé de ces patients implique aussi une incidence plus élevée de problèmes de perception, de problèmes cognitifs et possiblement d’anxiété reliés à la prise de médications. Les erreurs de médication sont donc susceptibles de se produire à toutes les étapes du processus.

Le présent article se concentre sur la gestion personnelle des multiples médicaments pouvant être pris par la personne âgée autonome, particulièrement sur l’habitude de mettre tous ses médicaments du lendemain dans un même flacon. La personne se servant de cette méthode souhaite faciliter sa prise de médicaments en les consommant tous en une seule fois. Cette façon de faire, jugée au départ atypique, est devenue une pratique assez courante. Toutefois, les conséquences d’une erreur thérapeutique lors d’une telle pratique sont potentiellement dangereuses. Des études américaines montrent que ces erreurs médicamenteuses ont un impact non négligeable sur la santé et sur l’économie(2). Les professionnels de la santé doivent être sensibilisés à cette habitude dangereuse des personnes âgées afin de pouvoir intervenir adéquatement.

Description de cas

Cas 1

La situation implique un homme de 87 ans qui gère lui-même sa médication composée d’amlodipine, d’acide acétylsalicylique, de pantoprazole, de diclofénac et de vitamine B12. Tous les soirs, il prépare sa médication pour le lendemain. Il la met dans un petit flacon de médicaments vide qu’il place avec ses autres flacons de médicaments dans une armoire; il a donc un flacon de médicaments mélangés parmi ses autres flacons. Le matin venu, il prend normalement son flacon de médicaments mélangés préparé la veille et il avale son contenu. Or, ce matin-là, il se trompe et prend un flacon contenant plusieurs comprimés d’amlodipine à 5 mg. Quand il s’en rend compte, il est trop tard. L’homme appelle son pharmacien qui l’adresse au Centre antipoison du Québec (CAPQ); la dose totale ingérée est potentiellement très toxique. Le patient doit se rendre immédiatement au centre hospitalier le plus près pour y recevoir le traitement approprié.

Cas 2

Ce deuxième cas implique une dame de 76 ans. Cette dernière habite seule, et elle a peur d’oublier de prendre ses médicaments ou de se tromper en les prenant. Elle les prépare donc la veille et les met dans un flacon vide. Elle a donc elle aussi un flacon de médicaments mélangés, soit de l’acétaminophène à 325 mg, de la lévothyroxine à 0,088 mg, du ramipril à 2,5 mg et du lorazépam à 0,25 mg. Un matin, elle prépare son déjeuner et avale distraitement le contenu d’un flacon d’acétaminophène, alors qu’elle croyait qu’il s’agissait de ses médicaments préparés la veille. Ce n’est que vers midi, au moment où elle décide de prendre un comprimé d’acétaminophène, qu’elle se rend compte de son erreur. La dame appelle le 811 qui l’adresse au CAPQ. Heureusement, la dose n’était pas toxique; cette dame devait renouveler sous peu son ordonnance d’acétaminophène, et il ne restait pas suffisamment d’acétaminophène dans le contenant pour que cela soit toxique.

Cas 3

Cette dernière situation implique un homme de 65 ans. Cet homme, pour la même raison, soit la peur d’oublier de prendre ses médicaments ou de se tromper lorsqu’il les prend, fait son mélange la veille. Il a fait la même erreur que celle décrite précédemment dans les deux autres cas; il a pris sa bouteille de warfarine à 2 mg (10 comprimés) au lieu du mélange préparé contenant ses médicaments usuels : antihypertenseur, antihyperlipidémiant et antihyperglycémiant. Le pharmacien a noté l’erreur le lendemain lorsque le patient s’est rendu à la pharmacie pour renouveler sa médication, car il n’avait plus de warfarine. Il dirige alors directement cet homme vers un centre hospitalier. Un ratio normalisé international (RNI) fait 28 heures postingestion donne un résultat élevé de 5,94; le suivi a donc été transféré à l’équipe d’hématologie pour une prise en charge des risques de saignements.

Discussion

En effectuant la révision des statistiques du CAPQ des trois dernières années, on constate que la problématique des erreurs médicamenteuses chez les 65 ans et plus est importante, mais qu’elle semble assez stable. En 2013, le CAPQ a reçu 45 049 appels en raison d’une intoxication. De ce nombre, 3 647 (8,1 %) concernaient des personnes âgées de 65 ans et plus. Parmi ces derniers cas d’intoxication, les erreurs thérapeutiques comptaient pour 25,30 % chez les 65 à 74 ans et pour 35,99 % chez les 75 ans et plus(3).

Aux États-Unis, 30 % de tous les médicaments prescrits le sont pour des gens âgés de 65 ans et plus(4). Une étude a montré que les erreurs médicamenteuses coûtent 21 G$ US au système de santé américain. Les erreurs médicamenteuses faites à la maison et qui pourraient être évitées coûtent quant à elles 4,2 G$ US.

Plusieurs types d’erreur de prise de médicaments sont courants chez les personnes âgées, entre autres :

  • prendre les médicaments du conjoint à la place de ses propres médicaments ou en plus de ses propres médicaments;
  • prendre ses médicaments au mauvais moment de la journée;
  • reprendre des médicaments en pensant ne pas les avoir pris.

On peut comprendre que les personnes âgées, s’étant trompées par le passé ou ayant peur de commettre une erreur de médication, cherchent des moyens de prévenir les erreurs. Le problème ici est que la solution peut comporter un danger encore plus grand que l’erreur tant crainte. Il serait faux de penser que des cas comme ceux décrits ci-dessus sont rarissimes; une discussion entre les membres du personnel du CAPQ a permis de constater que tous avaient reçu quelques appels de ce genre. C’est une pratique qui semble plutôt récente et qui ne concerne pas seulement les médicaments du matin.

La préparation d’un pilulier par le pharmacien peut sembler la solution universelle, mais cette option est régie par des règles très strictes, et le client, même vieillissant, n’y a pas droit d’emblée. Pour plus d’informations à ce sujet, veuillez consulter la figure 1 (voir le bulletin complet en version PDF).

En vue de prévenir les erreurs médicamenteuses, le système de gestion des médicaments, soit la façon dont un patient doit gérer lui-même ses médicaments, devrait faire l’objet d’échanges entre le professionnel de la santé et son client au même titre que les informations d’usage reliées à la compréhension des médicaments (ex. : horaire, effets attendus, effets indésirables). L’état de santé des personnes âgées étant plus fragile, de multiples ajustements de la médication sont à prévoir; ces échanges devront se faire fréquemment. 

Conclusion

Pour conclure, considérant que, selon le United States Census Bureau, le nombre de personnes âgées dans les pays développés doublera au cours des trente prochaines années, les professionnels de la santé devront rester vigilants(5). Les aînés doivent recevoir le soutien nécessaire pour les aider dans la gestion de leurs thérapies médicamenteuses qui sont de plus en plus complexes.

Il est clair que les auteurs du présent article sont conscients que la problématique avancée ici implique l’ajout d’une tâche supplémentaire, alors que le projet de loi no 41 augmente déjà le fardeau des pharmaciens(6). Il faut néanmoins rappeler que le but de cet article est avant tout de prévenir une forme d’erreur médicamenteuse que commettent les patients autonomes à la maison. Ultimement, la santé globale des patients reste la priorité.

Remerciements

Les auteurs souhaitent exprimer leur gratitude envers le Dr René Blais et la Dre Maude St-Onge pour la révision du présent document ainsi que pour leurs précieux commentaires ainsi qu’envers Mme Lyse Lefebvre, pharmacienne, pour l’extraction des données statistiques.

Toxiquiz

La fréquence des erreurs de médicaments chez la personne âgée, notée au cours des trois dernières années au CAPQ, est :

A.  En augmentation.

B.  En diminution

C.  Stable

*Vous voulez connaître la réponse? Voir la section Réponses dans le bulletin en version PDF.

Pour toute correspondance

Olivier Jacques-Gagnon
Pavillon Jeffery Hale
Centre antipoison du Québec
1270, chemin Sainte-Foy, 4e étage
Québec (Québec)  G1S 2M4
Courriel : toxicologie.clinique@inspq.qc.ca

Références

  1. Maillé, M. La polymédication chez la personne âgée : reconnaître les effets secondaires. Perspectives infirmières. 2010;7(3):37-39.
  2. Fialova D, Onder G. Medication errors in elderly people: contributing factors and future perspectives. Br J Clin Pharmacol. 2009;67(6):641-5.
  3. Centre antipoison du Québec. Base de données TOXIN. Québec : CIUSSS de la Capitale-Nationale; 2016 [consultée le 7 jan 2016].
  4. Thomas Jefferson University Hospitals. [En ligne]. Thomas Jefferson University Hospitals; c2013. Medication errors in the elderly are costing at least $4.2 billion annually: Jefferson's proof-of-concept study points to a solution – News [cité le 7 jan 2016]. Disponible: http://hospitals.jefferson.edu/news/2013/01/medication-errors-in-the-elderly-are-costing-at-least-4-billion-annually/
  5. Maher RL, Hajjar ER. Medication errors in the ambulatory elderly. Aging Health. 2012;8(2):127-135.
  6. Ordre des pharmaciens du Québec. Loi 41 : nouvelles activités des pharmaciens – Résumé des règlements. [En ligne] Montréal: Ordre des pharmaciens du Québec; 2015 [cité le 7 jan 2016]. Disponible: http://www.opq.org/cms/Media/1712_38_fr-CA_0_tableau_sommaire_activites.pdf

Leblanc F, Jacques-Gagnon O. Surdoses accidentelles chez la personne âgée : le flacon de comprimés mélangés. Bulletin d’information toxicologique 2016;32(1):6-9.
[En ligne] https://www.inspq.qc.ca/toxicologie-clinique/surdoses-accidentelles-chez...

Le Bulletin d’information toxicologique (BIT) est une publication conjointe de l’équipe de toxicologie clinique de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) et du Centre antipoison du Québec (CAPQ). La reproduction est autorisée à condition d'en mentionner la source. Toute utilisation à des fins commerciales ou publicitaires est cependant strictement interdite. Les articles publiés dans ce bulletin d'information n'engagent que la responsabilité de leurs auteurs et non celle de l'INSPQ ou du CAPQ.

ISSN : 1927-0801