Les médicaments traditionnels chinois

Volume 12, Numéro 2

  • Lyse Lefebvre
    B. Pharm., Pharmacienne, Institut national de santé publique du Québec

Dernière modification: 

20 février 2018

La popularité des thérapeutiques alternatives a connu un essor phénoménal depuis les années 70. En effet, en dépit de l'évolution importante de la médecine occidentale dite conventionnelle, plusieurs raisons ont amené les gens à chercher un remède à leurs maux dans des thérapeutiques de toutes sortes, qu'il s'agisse de l'homéopathie, de la phytothérapie, de l'acupuncture, de l'auriculothérapie pour n'en nommer que quelques-unes. Ces médecines naturelles sont venues combler un vide laissé par la médecine moderne qui, malgré son évolution, n'a pas su répondre aux attentes de gens atteints de maladies chroniques plus au moins graves mais incapacitantes.

Il ne s'agit pas ici de faire le procès de la médecine et de la pharmacothérapie moderne, pas plus que celui des thérapies alternatives. À ce jour, aucune forme de traitement n'a réussi à soulager tous les maux et l'être humain, confronté à la douleur et à la mort, ne négligera aucune alternative dans sa recherche de la guérison.

L'utilisation des médicaments traditionnels chinois connaît depuis quelques années une popularité importante. En effet, ces médicaments utilisés de tous les temps, par les populations d'origine chinoise établies à travers le monde, sont de plus en plus employés par la population en général, soit comme suppléments alimentaires ou pour traiter certaines pathologies.

Les médicaments traditionnels chinois sont quelquefois vendus en pharmacie mais la plupart des gens se les procurent dans des épiceries chinoises ou par la poste. Ils constituent une forme d'automédication d'autant plus dangereuse que, contrairement aux médicaments conventionnels, la plupart des consommateurs considèrent les médicaments chinois comme sécuritaires et dépourvus d'effets indésirables pour la santé parce qu'ils sont "naturels".

Cependant, plusieurs de ces préparations peuvent causer des effets toxiques et la plupart n'ont jamais été soumises à des contrôles de qualité ou à des tests d'innocuité. Le potentiel toxique de ces médicaments a déjà fait l'objet de plusieurs publications scientifiques tant en Chine, où ils constituent une importante source d'intoxication, qu'en Occident.

Le premier problème auquel devra faire face le médecin concerne l'identification des médicaments chinois utilisés par le patient. En effet, on estime que plus de 5000 médicaments chinois sont disponibles en vente libre au Canada. La plupart de ces produits échappent à la vigilance de la Direction générale de la protection de la santé (DGPS), n'ont subi aucun contrôle de qualité, d'efficacité ou d'innocuité et ne répondent à aucune norme d'étiquetage. Bien qu'on parle généralement de médicaments chinois, il faut savoir que ces produits proviennent non seulement de Chine mais aussi de plusieurs autres pays d'Orient tels que Taiwan, Hong Kong, la Thaïlande, la Corée, Singapour, etc... Il en résulte que la langue originale utilisée pour identifier le produit, sa composition, la posologie et les contre-indications ou effets secondaires, s'il y a lieu, varie d'un produit à l'autre, de telle sorte qu'en cas d'urgence, même un interprète pourrait ne pas être en mesure de traduire le contenu d'une étiquette. Aujourd'hui, on peut retrouver des informations en anglais sur l'emballage ou sur les feuillets d'informations de plusieurs médicaments chinois. Cependant, en raison de l'absence d'un alphabet chinois, la traduction, essentiellement phonétique, est très approximative. De plus, la liste des ingrédients fournie avec ces produits utilise très souvent des noms locaux qui ne peuvent être identifiés même après consultation de la documentation disponible. L'utilisation des dénominations latines des ingrédients naturels, bien que plus utile, n'est pas toujours exacte puisque plusieurs plantes, portant le même nom, sont différentes. Enfin, une plante peut avoir des propriétés pharmacologiques et toxicologiques différentes, selon son origine, le climat, le moment de la cueillette ou le mode de préparation et de conservation.

Une autre difficulté que nous rencontrons lors de l'évaluation de la toxicité des médicaments chinois est due à l'approche différente utilisée en Orient pour traiter les maladies et qui consiste habituellement à utiliser une herbe pour soulager chaque symptôme. Le format de prescription utilisé par les praticiens de la médecine traditionnelle chinoise n'a pas changé depuis des milliers d'années. En général, les préparations contiennent quatre herbes médicinales ou plus dont les interactions devraient augmenter l'effet recherché de l'herbe principale et diminuer ses effets secondaires. En réalité, la plupart des produits qui sont disponibles en vente libre contiennent plus de 10 substances végétales, minérales ou animales, selon un principe très répandu en médecine traditionnelle : "Yi Jun, Er Chen, San Zuo, Si Shi" soit "un maître, deux ministres, trois aides et quatre guides". Le maître est l'ingrédient actif tandis que les neufs autres produits sont des assistants de différents niveaux d'activité. Bien que l'efficacité de ces préparations soient basée sur la croyance que les ingrédients secondaires amélioreront l'efficacité de la plante principale, on ne considère jamais la possibilité d'incompatibilité entre les différents ingrédients. Selon le même principe, une préparation devrait contenir une herbe non toxique et qui peut être utilisée à long terme (le maître) ; une ou deux qui sont peu ou légèrement toxiques qui devraient être utilisées avec modération (les ministres) ; une à trois qui sont toxiques (les aides) et qui ne devraient être utilisées que pour une courte période. Quant aux guides (un à quatre), ils sont utilisés comme véhicules et les raisons qui justifient leur ajout aux préparations sont bien souvent au-delà de toute compréhension scientifique. Par exemple, plusieurs prescriptions incluent l'utilisation d'une à deux cuillerées à thé d'urine d'enfant dont l'ajout renforcerait l'effet de l'herbe principale.

On estime qu'il y a plus de 7000 (sept mille) espèces de plantes médicinales en Chine et plus de 11,000 (onze mille) préparations différentes y ont été répertoriées au cours des siècles. Cependant, la pharmacopée de la République populaire de Chine n'a retenu qu'une faible proportion de ces produits. On y retrouve 509 médicaments naturels chinois, 275 médicaments brevetés chinois et 967 ingrédients pharmaceutiques purs incluant des informations sur la récolte, la transformation, la description, les méthodes d'analyses pour l'identification, les indications et les actions, le mode d'emploi et la posologie, les précautions, la préparation et la conservation des produits naturels. Elle ne contient cependant aucune donnée sur la toxicité ou l'innocuité des produits naturels.

Un autre problème auquel est confronté le médecin, lors d'une intoxication par les médicaments chinois, est la présence d'ingrédients pharmacologiques non naturels ou d'origine chimique. En effet, plusieurs médicaments brevetés chinois contiennent non seulement des produits naturels mais aussi des médicaments provenant de la médecine occidentale tels que des anti-inflammatoires non stéroïdiens, des corticostéroïdes, des benzodiazépines, des barbituriques et des analgésiques (aspirine, acétaminophène).

Bien que ces ingrédients soient quelquefois ajoutés frauduleusement, ils sont la plupart du temps identifiés sur l'étiquette puisqu'ils font partie de médicaments qui allient l'usage des médicaments traditionnels chinois et des médicaments occidentaux. Ces médicaments très répandus en Chine, où ils sont utilisés sous contrôle médical, se retrouvent ici en vente libre et sont utilisés sans aucune surveillance. Ils peuvent donc entraîner des effets secondaires chez des patients prédisposés ou être à l'origine d'interactions avec les médicaments prescrits par le médecin si celui-ci n'est pas informé de l'usage des médicaments chinois par ses patients.

Enfin, l'absence de contrôle de qualité fait qu'on ne peut exclure la possibilité de contamination de certains médicaments chinois par des métaux lourds, des pesticides ou tout autre contaminant chimique ou bactériologique ainsi qu'un risque d'erreur d'identification des plantes qui pourraient rendre très toxique un produit en apparence inoffensif.

En conclusion, il est très important que les médecins interrogent leurs patients sur l'usage possible de médicaments chinois et qu'ils les préviennent des risques que peuvent présenter ces médicaments pour leur santé.

Le Bulletin d’information toxicologique (BIT) est une publication conjointe de l’équipe de toxicologie clinique de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) et du Centre antipoison du Québec (CAPQ). La reproduction est autorisée à condition d'en mentionner la source. Toute utilisation à des fins commerciales ou publicitaires est cependant strictement interdite. Les articles publiés dans ce bulletin d'information n'engagent que la responsabilité de leurs auteurs et non celle de l'INSPQ ou du CAPQ.

ISSN : 1927-0801