Les cocktails de drogues

Volume 13, Numéro 3

  • Lyse Lefebvre
    B. Pharm., Pharmacienne, Institut national de santé publique du Québec

Dernière modification: 

20 février 2018

Que savons-nous des drogues utilisées à des fins non médicales? Quelles substances sont disponibles? Comment sont-elles utilisées? Quel est le profil de l'utilisateur?

Il n'est pas facile de répondre à ces questions et bien peu de gens seraient en mesure de dresser un tableau réaliste de la situation. En effet, les milieux policiers connaissent les drogues en circulation en fonction des saisies effectuées, les pathologistes et coroners sont confrontés uniquement aux cas d'intoxication mortelle. Les médecins sont souvent familiers avec les signes cliniques et le traitement, la plupart du temps symptomatique, des usagers de drogues. Cependant, ils sont souvent confondus par le vocabulaire hermétique du milieu et connaissent peu les drogues en vogue et surtout les mélanges plus ou moins explosifs que les usagers expérimentent apparemment sans crainte.

Bien que nous ne soyons pas en mesure de brosser un portrait complet de la consommation de drogues au Québec, il faut savoir que le type de drogues consommées varie énormément selon le milieu culturel et social dans lequel évolue l'usager. L'usage des drogues varie donc non seulement en fonction de l'époque mais aussi de l'âge des consommateurs, de leur milieu social, de leur aisance financière. Les habitudes de consommation diffèrent aussi selon la région et, évidemment, en fonction des drogues disponibles sur le marché noir.

Ainsi, l'acide (LSD) était la drogue des années 60. Son apparition coïncidait avec un boom économique et une crise idéologique que l'on désignait comme la culture "hippie".

Au début des années 90, les problèmes économiques et l'éclatement des valeurs sociales et familiales incitaient des centaines de milliers de gens à essayer d'oublier, au moins quelques heures par semaine, leurs sentiments d'aliénation et de solitude, en synchronisant leurs états psychiques et émotionnels et en dansant sous l'effet euphorisant du MDMA (ecstasy). Cette période correspond à la culture "Rave" et comme dans les années 60, plusieurs usagers avaient l'impression que la drogue avait transformé leur vie tout en étant inoffensive.

Dans un article, publié dans le numéro de mai de la revue Québec-Science, Anne-Marie Simard décrit pour le bénéfice des lecteurs, le déroulement d'un "mega-happening gai" et les cocktails de drogues de toutes sortes qui y sont consommées.

En effet, bien que l'ecstasy continue de faire danser ses adeptes, la tendance dans certains milieux est d'associer toute une variété de drogues de synthèse, à la recherche de sensations toujours plus fortes. Aussi, depuis quelques temps, la presse, tant scientifique que populaire, rapporte des histoires concernant l'utilisation de drogues dites "nouvelles". Finies les histoires de cocaïne, PCP et autres drogues déjà connues, on parle maintenant de "Special K", "Kit Kat", "Apple Jack", "Biscuit", "Whippets" (qui malgré leurs appellations ne sont pas des aliments) ou encore de "Nexus", "Roofies", "Adam", "Ève", "Vénus", etc. Souvent, les drogues sont désignées par des abréviations telles que E, X, K, H, DXM, 2-CB, N2O. La liste des termes utilisés pour désigner les drogues d'abus est interminable. Il n'est donc pas étonnant qu'une personne non initiée ait de la difficulté à s'y retrouver. D'ailleurs, un excellent lexique des termes utilisés par les usagers des drogues de rues est disponible sur Internet http://www.addictions.org/slang.htm.

Une des drogues, actuellement répandue dans certains milieux, est la kétamine (Special K, Kit Kat, Vitamin K, K, etc.). Il s'agit d'un anesthésique général ayant des propriétés analgésiques, connu dans le monde médical sous le nom de Kétalar®. Anesthésique sécuritaire, lorsqu'utilisé dans des conditions contrôlées avec surveillance de la fonction cardiaque, de la tension artérielle et de la respiration, la kétamine peut s'avérer extrêmement dangereuse, lorsque consommée en doses inconnues, sans surveillance médicale. Chimiquement proche de la phencyclidine (PCP), c'est un hallucinogène dissociatif puissant.

Le 4-bromo-2,5-diméthoxyphénéthylamine (2-CB, Nexus, Zénith, bromo-mescaline) a fait l'objet de nombreuses saisies dans plusieurs régions du Québec depuis 1993. Il s'agit d'une des multiples drogues de synthèse de la famille des phénéthylamines. C'est donc un hallucinogène dont les effets varient en fonction de la sensibilité individuelle et de la dose ingérée. Il serait fréquemment recherché pour ses propriétés aphrodisiaques.

Le gamma-hydroxybutyrate (GHB), contrairement au MDMA, à la kétamine et au 2-CB n'est pas une drogue de synthèse, ni un hallucinogène. Découvert, il y a plus de trente ans par le docteur H. Laborit, il a été utilisé en Europe comme anesthésique général, pour le traitement de l'insomnie et de la narcolepsie ainsi que pour alléger les symptômes du sevrage alcoolique. Au cours des années 80, il était recherché par les culturistes pour sa capacité de stimuler la libération de l'hormone de croissance, facilitant ainsi la perte des gras et l'augmentation de la masse musculaire. Depuis quelques années, il est utilisé à des fins récréatives pour ses effets relaxants. Les effets les plus fréquemment rapportés sont : tranquillité, sensualité, légère euphorie et tendance à verbaliser. Semblables à ceux de l'alcool, ses effets à plus fortes doses sont : vertiges, incoordination motrice, incohérence verbale, étourdissements et somnolence. Ses effets sont fortement liés à la dose, de sorte qu'une légère augmentation de la quantité consommée peut provoquer une intensification importante des effets. À ce titre, le GHB s'avère beaucoup plus dangereux que l'alcool. Le GHB possède aussi des propriétés dites prosexuelles. Les effets aphrodisiaques du GHB seraient en outre beaucoup plus marqués chez les femmes. Ces propriétés ajoutées à des effets amnésiques temporaires font du GHB une drogue recherchée par des individus mal intentionnés qui l'utilisent à l'insu de femmes dont ils veulent profiter.

Bien d'autres substances sont utilisées à des fins récréatives. Les usagers les considèrent généralement inoffensives. Malheureusement, ce n'est souvent que plusieurs années plus tard qu'on découvre les effets dommageables d'une drogue ou, encore pire, de l'usage simultané de plusieurs drogues et de l'alcool. D'autre part, il ne faut pas oublier que l'usager ne connaît ni le contenu réel, ni la concentration de la drogue qu'il consomme. De plus, les noms et les présentations varient selon le revendeur, l'endroit et le moment, de sorte que la confusion est totale.

Il est donc très important pour les intervenants de la santé de ne pas se fier uniquement à l'histoire rapportée par un patient qui a consommé des drogues. En effet, ils pourraient, par exemple, se trouver en présence d'une intoxication à la phencyclidine alors que le patient affirme avoir consommé de l'ecstasy.

Qu'il s'agisse de drogues "nouvelles" ou "anciennes", chaque jour, de nombreux consommateurs ingèrent, inhalent ou s'injectent des cocktails qui contiennent des substances dont ils ne savent rien. Dieu seul sait quelles en seront les conséquences à long terme?

Dans les prochains bulletins, nous traiterons plus en détails des drogues les plus courantes qu'il s'agisse des drogues de synthèse utilisées dans certains milieux marginaux ou des médicaments en vente libre utilisés à des fins récréatives par les jeunes de tous les milieux sociaux.

Ouvrages consultés

Addictions & Life Organization (1995-97) Drug Related Street Terms/Slang Words 44 pp. Internet WWW Site à URL:http://www.addictions.org/slang.htm

Mc Dermott P (Juin 1992) Ketamine : Trick or Treat? dans The face [Online] 5 pp. Disponible HTTP:http://www.lycaeum.org/drugs/synthetics/ketamine [24 janvier 1997].

Morgentaler J & Jay D, GHB (gamma-hydroxybutyrate) dans Smart Drug News. The Newsletter of Cognitive Enhancement and Longevity [Online] 7 pp. Disponible HTTP: http://www.ceri.com/feature.htm (22 avril 1997).

Simard, AM (1997) La vraie nature des nouvelles drogues dans Québec Sciences (mai 1997) [Online]. Disponible HTTP:http://Quebecscience.qc.ca/dope9705.htm (27 mai 1997).

Turner DM, 2-CB Report dans Essential Psychedelic Guide 1994. Disponible HTTP: http://www.lycaeum.org/drugs/synthetics/2cb/ (29 mai 1997).

Le Bulletin d’information toxicologique (BIT) est une publication conjointe de l’équipe de toxicologie clinique de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) et du Centre antipoison du Québec (CAPQ). La reproduction est autorisée à condition d'en mentionner la source. Toute utilisation à des fins commerciales ou publicitaires est cependant strictement interdite. Les articles publiés dans ce bulletin d'information n'engagent que la responsabilité de leurs auteurs et non celle de l'INSPQ ou du CAPQ.

ISSN : 1927-0801