Erreurs de médication : ressemblances et différences

Volume 13, Numéro 1

  • Lyse Lefebvre
    B. Pharm., Pharmacienne, Institut national de santé publique du Québec

Dernière modification: 

20 février 2018

Les erreurs de médication sont à l'origine de nombreux accidents thérapeutiques qui vont des effets secondaires bénins jusqu'à l'intoxication et qui peuvent même être fatals.

Ces erreurs se produisent à toutes les étapes du processus médical, qu'il s'agisse de la prescription par le médecin, de l'exécution de l'ordonnance par le pharmacien ou de l'utilisation du médicament par le malade. Cependant, bien que les professionnels de la santé puissent mettre en œuvre des mesures qui éviteraient plusieurs de ces incidents, la prévention doit intervenir dès la conception d'un médicament. Ainsi, les compagnies pharmaceutiques et les organismes gouvernementaux de réglementation peuvent agir dès les premières étapes de mise en marché des médicaments afin de prévenir des erreurs ultérieures.

Les organismes nationaux et internationaux devraient être plus restrictifs lors de l'attribution des nouvelles appellations génériques et commerciales. Dans la mesure du possible, ces appellations devraient être internationales et leur attribution devrait être soumise à des règles rigoureuses de nomenclature.

En effet, la confusion au niveau des noms des médicaments est à l'origine de la plus grande partie des erreurs de prescription ou d'administration des médicaments.

Les médicaments ont trois types d'appellation différents :

  • Un nom chimique dont la forme suit généralement les règles de l'International Union of Pure and Applied Chemistry (IUPAC)

Par exemple : acide 6-[[amino(4-hydroxyphényl)-acétyl]-amino]-3,3-diméthyl-7-oxo-4-thio-1-azabicyclo[3.2.0] heptane-2-carboxylique. L'appellation chimique est peu ou pas utilisée en pratique médicale courante.

  • Un nom générique (INN, International Nonproprietary Name), habituellement recommandé ou proposé par l'OMS

Par exemple : amoxicilline. Le nom générique peut cependant être une appellation approuvée localement tel que les BAN (British Approved Name), USAN (United States Approved Name), JAN (Japanese Approved Name). Au Canada et aux États-Unis, plusieurs des noms génériques d'usage courant sont des USAN plutôt que l'INN correspondant. C'est le cas de l'acétaminophène (paracétamol), du glyburide (glibenclamide), du salbutamol (albutérol) et de plusieurs autres.

  • Un nom commercial, donné par le fabricant

Par exemple : Amoxil®, Novamoxin® et Apo®-amoxi. Ces produits sont quelques-unes des appellations commerciales de l'amoxicilline disponibles au Canada. Pour ajouter à la confusion, une même compagnie pharmaceutique peut attribuer un nom commercial différent au même produit dans chaque pays où le médicament est distribué. De cette façon, l'Amoxil® (de Wyeth-Ayerst/Beecham) devient Clamoxil® (France, Belgique, Suisse), Uro-Clamoxil® (Allemagne), Wymox® (États-Unis); le bromazépam de Roche distribué au Canada sous l'appellation Lectopam® devient Lexotan® (Australie, Grande-Bretagne), Lexatin® (Espagne), Lexomil® (France), Lexil® (Italie) ou Lexotanil® (Autriche, Pays-Bas).

Ces quelques exemples nous montrent la confusion qui peut régner et la nécessité d'être plus rigoureux dans l'attribution des noms génériques et des noms commerciaux des médicaments afin d'éviter des erreurs de médication.

Une des causes fréquentes d'erreur de médication est la possibilité de trouver des médicaments différents portant exactement le même nom. Par exemple, si l'appellation Taxol®, évoque pour la plupart d'entre nous un antinéoplasique puissant, bien peu de professionnels de la santé savent que le Taxol® désigne aussi un laxatif à base de sels biliaires disponible en vente libre aux États-Unis. Il s'agit dans ce cas d'une coïncidence puisque le laxatif était disponible bien avant la commercialisation de l'antinéoplasique. Cet exemple met en évidence le risque de désigner deux médicaments différents par le même nom.

L'utilisation d'appellations phonétiquement ou orthographiquement semblables est aussi très fréquente et la littérature médicale rapporte de nombreuses erreurs de médication particulièrement lorsque le pharmacien doit décrypter une ordonnance manuscrite et lorsqu'il s'agit d'un nouveau médicament encore peu connu. Parmi les erreurs les plus fréquemment rapportées, citons les cas de Lasix® et Losec®, Lanoxin® et Noroxin®, Toradol® et Tapazole®, Novogésic® et Norgésic®, Norvasc® et Navane® (ces deux derniers étant d'autant plus confondants qu'ils sont disponibles aux mêmes concentrations : 5 et 10 mg).

Une autre source fréquente d'erreurs provient de l'ajout de suffixes ou d'abréviations qui qualifient un nom commercial, par exemple SR, XL, DM, DH, E etc. Ces abréviations sont utilisées pour qualifier une forme pharmaceutique, par exemple LA (Long acting), SR (Sustained release), SA (Sustained action), etc. Elles peuvent aussi désigner un ingrédient actif tels que DM (dextrométhorphan), DH (hydrocodone), E (expectorant ou entérique), etc. Ainsi le Surgam® SR 300 peut aisément être confondu avec le Surgam® 300 si le médecin n'est pas conscient que les deux produits sont disponibles et qu'ils sont différents. De la même façon, deux produits disponibles sous forme de timbres cutanés pouvaient être confondus, ce sont le Transderm-Nitro® (souvent prescrit par les médecins sous l'abréviation Transderm N) et le Transderm-V® un produit à base de scopolamine indiqué dans le mal des voyages. Les suffixes DM et DH sont aussi très souvent utilisés pour qualifier des produits d'appellation commerciale identique ou presque tels que Novahistine® DM et Novahistine® DH, Novahistex® DM et Novahistex® DH, etc.

Que signifient pour vous TMX, HCT, 5-FU, CCNU, BiCNU? (Triméthoprim-sulfaméthoxazole, hydrochlorothiazide, 5-fluoro-uracile, lomustine, carmustine). Ces abréviations ne sont que quelques-unes de celles que les pharmaciens retrouvent jour après jour sur les ordonnances rédigées par des médecins soucieux d'économiser un peu de temps mais qui ne réalisent pas toujours les difficultés d'interprétation et les risques d'erreurs qu'occasionne l'emploi d'abréviations bien souvent "personnelles".

Les séries de formulations portant le même nom commercial mais contenant des médicaments différents sont aussi à l'origine de confusion. En voici un exemple, 222® est un médicament contenant de l'acide acétylsalicylique (AAS), de la caféine et de la codéine tandis que le 222® AF ne contient pas d'AAS mais de l'acétaminophène. En outre, il est très fréquent que les compagnies pharmaceutiques modifient la formulation des ingrédients actifs d'un médicament de vente libre mais en conservent le nom afin de continuer à bénéficier de la popularité d'une marque déjà reconnue. Cette pratique a pour effet de confondre non seulement le public qui croit se procurer un produit qu'il connaît bien mais aussi les pharmaciens qui en sont réduits à vérifier la composition des produits de vente libre à chaque fois qu'un conseil leur est demandé.

D'autre part, lors d'intoxications médicamenteuses, cette pratique complique énormément la tâche des intervenants puisqu'il devient impossible de connaître la composition d'un produit à l'aide de son nom commercial puisque celle-ci peut différer selon l'année où le produit a été fabriqué. Seul le numéro de DIN permet alors d'identifier avec certitude lequel de plusieurs produits portant le même nom commercial a causé une intoxication. L'identification devient impossible si le produit ne se trouve pas dans l'emballage original. Il ne faut jamais perdre de vue le fait qu'un médicament acheté aujourd'hui peut se retrouver dans une pharmacie familiale plusieurs années plus tard.

Les erreurs de médication peuvent aussi être causées par des ressemblances ou des différences de présentation. Il peut s'agir de similitudes de contenants. En effet, de nombreux cas d'intoxications par huile de thé des bois ont été causées par la ressemblance entre cette dernière et l'huile de ricin. Plus souvent, l'erreur est causée par la ressemblance entre deux médicaments. Ainsi les comprimés de diazépam 5 et ceux de furosémide 40 ont la même couleur, la même forme et la même taille. Il en est de même pour les comprimés de digoxine 0,25 et ceux de furosémide 20, de ciprofloxacine 500 et de céfuroxime axétil 500, de lorazépam 1 mg et de glyburide 5. Qu'est-ce qui ressemble plus à une capsule jaune et rouge qu'une autre capsule jaune et rouge? Comparez une Tylénol® gelcap 500 mg et une capsule de flurazépam 30; une capsule de témazépam 30 et une de piroxicam 10. Si vous n'êtes pas convaincus, jetez un coup d'œil à la section d'identification des produits de votre CPS. Bien que les couleurs ne soient pas tout à fait exactes, ces images sont éloquentes. Si un œil avisé peut difficilement faire la différence, comment le public le pourra-t-il?

Et ce n'est pas tout. On doit maintenant compter avec les médicaments génériques. À l'heure actuelle, la plupart des médicaments génériques sont à peu près identiques aux produits de marque qu'ils remplacent. Cette pratique permet aux professionnels de la santé et autres personnes qui doivent administrer des médicaments à un tiers d'identifier les médicaments que leurs patients prennent de façon régulière même s'il y a changement de fabricant. Cela facilite le contrôle de qualité lors de la distribution des médicaments en pharmacie. Elle permet aussi aux patients eux-mêmes d'identifier leurs médicaments et facilite ainsi l'observance thérapeutique. Cependant, cette situation pourrait changer si les autorités fédérales exigent des compagnies qu'elles fabriquent des médicaments génériques d'apparence différente. Une telle situation augmenterait encore la confusion et les risques d'erreurs médicamenteuses puisque le pharmacien, le médecin et même le patient ne pourraient se baser sur la présentation physique d'un produit générique pour l'identifier. Dans ce domaine, la sécurité des patients exige que des médicaments bioéquivalents pouvant être substitués les uns aux autres aient un format, une forme et une couleur uniformes pourvu qu'ils soient identifiés visiblement par une marque distinctive du fabricant. Il ne me semble pas logique que des médicaments différents aient une apparence similaire alors que des produits équivalents devraient avoir une apparence différente.

En conclusion, la prévention des erreurs de médication nécessite des efforts à tous les niveaux qu'il s'agisse de la normalisation des appellations génériques par les organismes nationaux et internationaux, de l'attribution de noms commerciaux représentatifs et uniques par les compagnies pharmaceutiques ou de la recherche d'une présentation originale pour chaque produit différent. Au niveau de la prescription, le médecin devrait s'efforcer d'écrire lisiblement et ne pas hésiter à indiquer sur l'ordonnance des informations (par exemple : indication) qui aideront le pharmacien à compléter l'ordonnance adéquatement. De la même façon, le pharmacien devrait éliminer tout doute sur le contenu d'une ordonnance en communiquant avec le médecin ou en vérifiant avec le patient les informations déjà reçues du médecin. Finalement, les patients devraient signaler au pharmacien tout changement imprévu de leur médication et ne pas hésiter à s'informer sur les médicaments qui leur sont prescrits.

Le Bulletin d’information toxicologique (BIT) est une publication conjointe de l’équipe de toxicologie clinique de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) et du Centre antipoison du Québec (CAPQ). La reproduction est autorisée à condition d'en mentionner la source. Toute utilisation à des fins commerciales ou publicitaires est cependant strictement interdite. Les articles publiés dans ce bulletin d'information n'engagent que la responsabilité de leurs auteurs et non celle de l'INSPQ ou du CAPQ.

ISSN : 1927-0801