Évaluation du risque de cancer pour les travailleurs oeuvrant dans le secteur de l'entreposage de produits en caoutchouc en Estrie, dû à la présence de nitrosamines dans l'air ambiant

Cette évaluation du risque a été effectuée pour répondre à la demande de Dre Louise Soulière, directrice de santé publique et de l'évaluation à l'Agence de la santé et des services sociaux de l'Estrie.

L'objectif de ce travail est de vérifier si les travailleurs œuvrant dans les entrepôts de produits en caoutchouc de l'Estrie sont à risque de contracter un cancer à cause de la présence de nitrosamines dans l'air ambiant et, dans l'hypothèse d'un risque non nul, proposer une limite maximale d'exposition à ne pas dépasser afin de rendre ce risque négligeable.

La méthodologie poursuivie consiste à estimer l'exposition aux nitrosamines des travailleurs œuvrant dans ces entrepôts, à évaluer le potentiel cancérogène pour l'humain des principales molécules de nitrosamines observées dans ce milieu, à estimer la relation dose-excès de cancers en se basant sur les études épidémiologiques publiées jusqu'à ce jour et à estimer le risque de cancer associé à cette exposition. Cela permettra de proposer une limite d'exposition visant à prévenir les cancers potentiellement attribuables à ce type d'exposition.

Entre 2005 et 2008, les concentrations de nitrosamines totales à divers postes de l'entrepôt variaient de 0,74 à 11,43 μg/m3 avec des moyennes arithmétiques de 2,89 à 4,59 μg/m3, selon les fonctions ou les sites visés. La moitié de ces concentrations se situe en bas de 3,53 μg/m3, avec une moyenne arithmétique globale de 3,95 μg/m3. Les concentrations en N-nitrosodiméthylamine (NDMA) correspondent à environ 80 % des nitrosamines totales. Ces niveaux sont semblables à ceux observés ailleurs dans le monde.

Les recherches montrent que plusieurs nitrosamines retrouvées dans ce milieu, incluant la NDMA sont cancérogènes chez l'animal. Des effets cancérogènes sont observés pour des expositions orale et respiratoire. Le type de cancers induits est fonction de la voie d'entrée. L'incidence de cancers est fonction de la dose d'administration quotidienne et de la durée de l'exposition.

Les cancers seraient initiés par certains métabolites des nitrosamines qui ont le pouvoir de produire des mutations de l'ADN par un mécanisme de type oxydatif. Les cellules humaines métabolisent les nitrosamines d'une façon semblable à celle des cellules animales et les métabolites des nitrosamines produits chez les rongeurs sont également produits chez l'humain. Il est démontré que plusieurs tissus humains métabolisent la NDMA (foie, reins, poumons, cerveau) et que les mêmes adduits-ADN que ceux observés dans les études expérimentales animales y sont détectés. Sur la base de ces observations, il est raisonnable d'anticiper que la NDMA et autres nitrosamines présentes dans ces milieux de travail soient cancérogènes chez l'humain.

En 1998, les experts mandatés par le Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC) établissaient que dans l'industrie des produits en caoutchouc, il y avait un degré d'évidence suffisant d'un lien causal pour certains cancers. Toutefois, l'absence de mesures de concentrations de contaminants dans les milieux de travail ne permettait pas d'établir un lien causal avec des facteurs de risques spécifiques.

De plus, les facteurs confondants potentiellement associés aux types de cancers observés n'étaient que rarement contrôlés dans ces études. Une méta-analyse réalisée par Kogevinas et collab. (1998) arrivait à la même conclusion.

En 1990, en Allemagne, il fut décidé d'initier une importante investigation épidémiologique qui permettrait d'étudier les facteurs de risque de cancers présents dans cette industrie. Ces recherches épidémiologiques ont conduit à la publication de cinq articles, entre 1996 et 2000, portant sur le suivi d'une cohorte de quelque 11 000 travailleurs œuvrant, entre 1910 et 1991, dans cinq usines différentes affectées à la fabrication de divers produits en caoutchouc tels les pneus et les joints d'étanchéité utilisés dans l'industrie de l'automobile et des électroménagers.

Sur la base de notre analyse de ces études, nous avons établi que le seuil induisant un excès de risque de décès par cancers associés à une exposition aux nitrosamines pour une période d'exposition moyenne d'environ 10 ans dans la cohorte allemande analysée, correspond à une concentration moyenne se situant entre 2,5 µg/m3 à 15 µg/m3 du total (NDMA + NMOR). Ce seuil est établi sur la base d'observation de deux cancers en excès, très rares, soit les cancers du pharynx et celui de l'œsophage observés parmi les 8 933 travailleurs embauchés entre 1950 et 1991.

En conclusion, les concentrations de nitrosamines mesurées en milieu d'entreposage des produits finis, dans l'industrie du caoutchouc en Estrie, se situent dans la limite inférieure de l'étendue des concentrations pour lesquelles des effets cancérogènes ont été statistiquement associés à une augmentation de cancers dans une cohorte de travailleurs avec une exposition moyenne d'environ 10 ans. Malgré les incertitudes associées aux études épidémiologiques recensées dans la littérature, l'existence, dans les cellules des tissus humains, de mécanismes d'action cancérogènes similaires à ceux observés chez les rongeurs nous dicte la prudence.

Étant donné que la carrière de certains travailleurs peut s'étendre sur une période d'une durée allant jusqu'à 40 ans, il nous apparaît raisonnable que la valeur limite de la concentration ambiante moyenne en NDMA pour une exposition de 40 ans soit inférieure à 2,5 µg NDMA/m3 d'air afin de protéger la santé de tous les travailleurs. Ainsi, nous recommandons que des efforts soient déployés pour réduire l'exposition des travailleurs aux nitrosamines totales à des concentrations moyennes quotidiennes inférieures à 1 µg/m3 d'air (8 heures/jour, 40 heures par semaine).

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ISBN (électronique): 

978-2-550-59250-1

ISBN (imprimé): 

978-2-550-59249-5

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