Bulletin d'information en santé environnementale

  • Résumé scientifique

Le texte qui suit est le résumé d’une publication scientifique (ou d’une étude) n’ayant pas été réalisée par l’Institut national de santé publique du Québec. Cette analyse critique ne peut donc pas être considérée comme la position de l’Institut. Son objectif est de porter à l’attention des lecteurs des éléments récents de la littérature scientifique, et ce, sous un éclairage critique découlant de l’expertise des auteurs du résumé.

Analyse de l’incidence et de la localisation anatomique de certains types de cancer du cerveau en lien avec l’utilisation du téléphone cellulaire

Auteur(s): 

  • Mathieu Gauthier
    Ph. D., conseiller scientifique, Institut national de santé publique du Québec

Collaborateur(s): 

  • Denis Gauvin
    M. Sc, conseiller scientifique, Institut national de santé publique du Québec

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de Vocht F. Analyses of temporal and spatial patterns of glioblastoma multiforme and other brain cancer subtypes in relation to mobile phones using synthetic counterfactuals. Environ Res. 2019; 168 : 329-335.

Contexte

Les effets potentiels des champs électromagnétiques dans le domaine des radiofréquences font encore l’objet de nombreuses études scientifiques. Certaines études exploratoires sur des animaux sont encore réalisées, notamment celles du National Toxicology Program aux États-Unis, dont les rapports finaux ont été rendus publics récemment (1). Ces derniers révèlent une association entre l’exposition aux radiofréquences et l’apparition de certains types de cancer, alimentant le débat quant à leurs impacts sur la santé. Considérant les résultats équivoques de certaines études et le peu de données disponibles pour de longues périodes d’exposition, l’INSPQ proposait dans sa dernière analyse de la littérature de maintenir une veille scientifique sur certains sujets d’intérêt en lien avec cette thématique et de porter une attention particulière aux études sur les variations des taux d’incidence des cancers du cerveau chez l’humain (2).

Puisque la principale source d’exposition aux radiofréquences demeure l’utilisation à l’oreille d’un téléphone cellulaire, la tête est l’une des parties du corps les plus exposées aux radiofréquences. Si l’exposition aux radiofréquences à des niveaux inférieurs aux limites établies (3) devait avoir un effet néfaste sur la santé humaine, il est probable que ce dernier se manifeste au niveau du cerveau des utilisateurs d’un téléphone cellulaire. L’analyse des taux d’incidence des cancers du cerveau chez l’humain en lien avec cette exposition sont particulièrement intéressantes à cet égard.

Messages clés

Ce que l’on sait déjà :

  • À de faibles niveaux d’exposition aux radiofréquences, aucun effet néfaste sur la santé à court ou à long terme n’a été démontré.
  • Le téléphone cellulaire est l’une des principales sources d’exposition aux radiofréquences.
  • Les tendances temporelles des taux d’incidence des cancers du cerveau doivent être interprétées avec soin.

Ce que l’article apporte de nouveau :

  • En Angleterre, l’incidence de certains types de cancers du cerveau localisés dans certaines parties du cerveau était supérieure à l’incidence attendue selon des simulations.
  • La hausse d’incidence est surtout observée chez les personnes de 65 ans et plus. Elle est probablement majoritairement attribuable à l’amélioration des méthodes diagnostiques pour les personnes âgées et à l’amélioration dans la classification des gliomes, plutôt qu’à l’utilisation du téléphone cellulaire.

Présentation de l’étude

Il s’agit d’une étude écologique. À l’aide de la base de données du UK Office for National Statistics, de Vocht (4) a analysé l’incidence de plusieurs types de tumeurs du cerveau en Angleterre de 1985 à 2014. L’incidence en fonction de la localisation anatomique de ces tumeurs dans le cerveau a aussi été analysée.

Les données d’incidence de 1985 à 2005 ont été associées à plusieurs variables populationnelles, qui ont par la suite été utilisées pour modéliser l’incidence attendue de 2006 à 2014. Puis, ces données d’incidence simulée ont été comparées à celles d’incidence observée pour la même période. Plusieurs sous-analyses ont été réalisées pour tenter de déterminer si l’utilisation du téléphone cellulaire pouvait être responsable des variations observées.

Plusieurs séries de simulation ont permis d’observer des différences entre les prédictions du modèle et l’incidence réelle. Différentes modélisations, avec ou sans la présence d’une variable populationnelle associée à l’utilisation du téléphone cellulaire (basée sur le nombre d’abonnements cellulaires), ont aussi été réalisées. Cette variable était associée à un temps de latence de 10 ans entre l’exposition et la maladie, temps jugé plausible pour l’apparition d’effets au niveau populationnel. La prémisse de départ de l’étude est que, si les différences observées entre la simulation et l’incidence réelle étaient dues à l’utilisation du téléphone cellulaire, le nombre d’abonnements cellulaires devrait expliquer, en tout ou en partie, la différence observée.

Principaux résultats

Le nombre de glioblastomes observés par de Vocht était supérieur au nombre attendu (établi à partir des simulations) pour le lobe frontal (8 878 cas), le lobe temporal (7 620 cas) et le cervelet (221 cas), soit des parties du cerveau particulièrement exposées aux radiofréquences des téléphones cellulaires. L’analyse par sous-type de tumeur a relevé que l’incidence de toutes les tumeurs malignes primaires (14 503 cas) dans le lobe temporal avait augmenté davantage que ce qui était attendu selon les simulations. Cette augmentation semblait causée par une augmentation des gliomes de type non spécifié (1 957 cas), des glioblastomes (7 620 cas), et des astrocytomes anaplasiques (612 cas).

D’autres simulations ont été réalisées pour les glioblastomes dans les parties du cerveau montrant une hausse de l’incidence lors des premières simulations (le lobe frontal, le lobe temporal et le cervelet). L’introduction du paramètre lié à l’utilisation du téléphone cellulaire réduisait les effets observés de 61 % dans le lobe frontal, de 75 % dans le lobe temporal, mais était sans conséquence sur l’effet observé dans le cervelet. Une analyse similaire réalisée selon le type de tumeurs dans le lobe temporal a montré que la variable populationnelle liée à l’utilisation du téléphone cellulaire réduisait de 50 % l’effet observé pour l’ensemble des tumeurs malignes et pour les gliomes de type non spécifié, mais était sans conséquence sur l’effet observé sur les astrocytomes anaplasiques. Ces observations laissaient donc encore entrevoir que les hausses observées pour certaines localisations et certains types de tumeurs pouvaient être associées à l’utilisation du téléphone cellulaire.

Une dernière série de simulations sur l’incidence des glioblastomes et de l’ensemble des tumeurs malignes dans le lobe temporal a été réalisée en séparant la population par groupes d’âge. L’auteur a constaté que la hausse d’incidence était surtout associée aux personnes de 65 ans et plus (voir tableau 1). La hausse était d’ailleurs plus importante pour les personnes de 75 ans et plus, et davantage pour les 85 ans et plus. Selon l’auteur, cette tendance correspond à l’inverse de ce qui serait attendu si le téléphone cellulaire était associé à l’incidence des cancers du cerveau, puisque plus les personnes étaient âgées au moment de leur diagnostic, moins il était probable qu’elles aient été des utilisateurs des premiers téléphones cellulaires. Pour l’auteur, une logique similaire exclut une explication liée à l’utilisation du téléphone cellulaire pour la hausse de l’incidence pour l’ensemble des tumeurs malignes dans le lobe temporal observée dans le groupe d’âge de 0 à 24 ans (non observée pour les glioblastomes dans le lobe temporal).

Tableau 1 - Tumeurs malignes et glioblastomes dans le lobe temporal par groupe d’âge (65 ans et plus)
Type de tumeur Groupes d’âge Nombre total de cas (1985-2014) Variation par rapport à la simulation

Toutes les tumeurs malignes primaires

65 ans et plus

5853

+ 42,2 %

75 ans et plus

1885

+ 48,9 %

85 ans et plus

277

+ 127,4 %

Glioblastomes

65 ans et plus

3293

+ 47,3 %

75 ans et plus

903

+ 83,6 %

85 ans et plus

93

+ 177,4 %

Sur la base de ses analyses par groupes d’âge, l’auteur conclut qu’il est peu probable que la hausse de l’incidence des glioblastomes observée en Angleterre depuis les années 1980 puisse être attribuable à l’utilisation du téléphone cellulaire. Même si les premières analyses laissaient croire à cette possibilité, l’auteur considère que la hausse observée devrait être attribuée majoritairement (voire exclusivement) à d’autres facteurs. Parmi ceux-ci, de Vocht mentionne l’amélioration des méthodes diagnostiques (particulièrement chez les personnes âgées) et de la classification des gliomes.

Intérêt pour la santé publique

L’étude de de Vocht est en accord avec les autres études sur l’incidence des cancers du cerveau. Notamment, l’auteur relève que ses observations sont en accord avec des études sur les taux d’incidence en Nouvelle-Zélande, au Japon et aux États-Unis. Plusieurs études similaires ont été publiées au cours des dernières années, notamment une étude qui portait sur le taux d’incidence des cancers du cerveau et du système nerveux central dans 39 pays (5). Celle-ci a relevé des différences régionales importantes. Les auteurs concluaient que ces résultats pourraient être le fruit de différences réelles de risque en fonction de l’ethnicité, mais pourraient aussi être le reflet de différences dans l’accessibilité aux soins et d’inégalités sociales. Ils soulignaient que les tendances temporelles étaient suffisamment complexes pour justifier une certaine prudence dans l’interprétation, particulièrement à la lumière de l’évolution des pratiques diagnostiques et des changements dans la conception et la gestion des différents registres de cancer.

Il est cependant important de rappeler que l’étude de de Vocht possède un devis écologique et n’est donc pas basée sur des données d’exposition individuelles. Ce type d’étude doit être interprété avec soin, notamment au regard de la temporalité de l’exposition et des effets observés.

En attendant que les études de cohorte en lien avec l’utilisation de la téléphonie cellulaire soient complétées, ce type d’étude basée sur des registres existants est un complément intéressant aux études cas-témoins. Bien que les études écologiques ne puissent pas exclure une association entre l’exposition aux radiofréquences et les cancers du cerveau et de la tête, elles pourraient possiblement permettre de détecter un risque important, le cas échéant.

Références

  1. National Toxicology Program. NTP Technical Report on the Toxicology and Carcinogenesis Studies in Hsd:Sprague Dawley SD Rats Exposed to Whole-Body Radio Frequency Radiation at a Frequency (900 MHz) and Modulations (GSM and CDMA) Used by Cell Phones (NTP TR 595) [En ligne]. Caroline du Nord: National Institutes of Health Public Health Service; 2018. Disponible: https://www.niehs.nih.gov/ntp-temp/tr595_508.pdf
  2. Gauthier M, Gauvin D. Évaluation des effets sur la santé des champs électromagnétiques dans le domaine des radiofréquences [En ligne]. Québec : Institut national de santé publique du Québec; 2016. Disponible: https://www.inspq.qc.ca/publications/2119
  3. Santé Canada. Limites d’exposition humaine à l’énergie électromagnétique radioélectrique dans la gamme de fréquences de 3 kHz à 300 GHz – Code de sécurité 6 [En ligne]. Ottawa : Santé Canada; 2015. Disponible: https://www.canada.ca/fr/sante-canada/services/sante-environnement-milieu-travail/consultations/limites-exposition-humaine-energie-electromagnetique-radioelectrique-gamme-frequences-3-300.html
  4. de Vocht F. Analyses of temporal and spatial patterns of glioblastoma multiforme and other brain cancer subtypes in relation to mobile phones using synthetic counterfactuals. Environ Res. 2019; 168: 329-335.
  5. Miranda-Filho A, Piñeros M, Soerjomataram I, Deltour I, Bray F. Cancers of the brain and CNS: global patterns and trends in incidence. Neuro Oncol. 2017; 19(2): 270-280.

Liens d’intérêt