Mérule pleureuse

Mise en contexte

Depuis quelques années, diverses situations de maisons fortement endommagées par un champignon qui dégrade le bois ont été rapportées au Québec. Ce champignon, appelé « mérule pleureuse » (ou « Serpula lacrymans » en latin), est connu pour causer la « pourriture sèche » du bois (aussi appelée « pourriture cubique »). Cette courte fiche présente quelques informations concernant la biologie, la répartition ainsi que l’identification du champignon.

Serpula lacrymans est de loin le champignon le plus destructif pour le bois de charpente. Il peut occasionner beaucoup de dommages en attaquant les composantes structurales (cellulose) des matériaux contenant du bois (Kauserud et al., 2007). Désigné sous le vocable de « cancer du bâtiment » (Ewen et al., 2004), il peut même traverser occasionnellement la maçonnerie lorsque le mycélium s’y introduit, pouvant ainsi passer d’une habitation à une autre dans le cas de maisons ayant un mur mitoyen. Il n’est souvent détecté que lorsque le bois attaqué montre des stades avancés de dégradation (bois bruni, cassant et friable) (Ewen et al., 2004).

Cinq espèces de Serpula sont inscrites dans la banque de données internationale du consortium Universal Protein Resource (UniProt, 2009). De ces cinq espèces, Serpula lacrymans et S. Himantioïdes (cette dernière espèce étant appelée, en France, mérule « sauvage » ou « des bois ») sont principalement rapportées comme des contaminants potentiels du milieu intérieur attaquant l’intégrité des structures de bois (White et al., 1997).

Écologie

S. lacrymans provient de l’Asie; cependant, quelques génotypes ont migré en Europe, en Amérique du Nord, en Amérique du Sud ainsi qu’en Océanie (Kauserud et al., 2007). En Europe, ce champignon est un important agent de dégradation des maisons et de bâtiments historiques en bois (Schmidt, 2007). À noter que S. lacrymans et S. himantioïdes diffèrent de Meruliporia incrassata, un autre champignon causant la destruction des maisons contenant du bois.

Le genre Serpula fait partie de l’embranchement des Basidiomycota, lequel comprend notamment les champignons « à chapeau », qui sont fréquents en milieu naturel. Ces champignons sont caractérisés principalement par la présence de spores sexuées (basidiospores).

En Europe et en Amérique du Nord, Serpula lacrymans (et parfois S. himantoïdes) est habituellement retrouvé dans de vieux bâtiments et est toujours associé à la présence d’eau ou de bois détrempé (ou humide en permanence). Toutefois, dans certaines circonstances, la mérule peut se développer dans des constructions neuves. Pour contrer son développement, l’humidité du bois doit être inférieure à 19 %. S. lacrymans est habituellement absent du milieu naturel alors que S. himantoïdes peut croître sur du bois en décomposition ou des souches (surtout de conifères) en milieu forestier. Il n’y a cependant aucun recensement officiel établissant la prévalence de ces champignons au Québec.

Croissance sur les matériaux de construction et dans l’environnement intérieur

La croissance de la mérule serait optimale aux environs de 20 °C (Maurice et al., 2011), alors qu’elle serait ralentie à 26-27 °C, et arrêtée aux environs de 27-28 °C (Schmidt, 2006).

Dans les bâtiments, ce champignon peut éventuellement produire des fructifications en forme de galettes (sporophores), de couleur grisâtre, brun fauve ou ocre rougeâtre, qui libèrent dans l’air une importante quantité de basidiospores microscopiques. Une fois ces spores germées, les mycéliums qui en résultent peuvent, à leur tour, affecter les structures contenant du bois. Il faut toutefois noter que, dans la majorité des situations, les fructifications ne sont pas présentes; dans ces cas, seuls les filaments mycéliens (hyphes) ou leur assemblage sous forme de cordons épais (rhizomorphes) sont présents. À noter que Serpula lacrymans est rarement recherché lors des inspections régulières ayant trait à l’environnement intérieur, et peut donc passer très facilement inaperçu.

Les rhizomorphes de la mérule ont la capacité de transporter de l’eau et des nutriments sur des distances de plusieurs mètres au travers des matériaux, même inorganiques (Ewen et al., 2004; Kauserud et al., 2007; O’Brien et al., 1978), ce qui permet notamment au champignon de traverser le mortier friable des fondations, mais pas le béton sain. Le mycélium change de couleur selon son état physiologique : le jeune mycélium est plutôt blanchâtre, puis devient gris ou brun à maturité, avant de produire des sporophores (Ewen et al., 2004).

La mérule pleureuse peut donc croître et détruire le bois sain et sec grâce à sa capacité unique à transporter de l’eau sur de grandes distances. De cette façon, elle humidifie le bois puis s’alimente de sa cellulose. À l’intérieur des bâtiments, elle peut croître dans du bois contenant une très faible teneur en eau1 (aussi faible que 20 à 25 % [O’Brien et al., 1978]) si l’origine de sa croissance est localisée dans un environnement favorable, très humide. C’est pourquoi un bois de construction ou de charpente doit avoir une humidité maximale de 19 % (CECOBOIS, 2018).

Figure 1 - Fructifications du Serpula lacrymans

La mérule et la santé humaine

Une revue de la littérature scientifique et médicale concernant les effets potentiels à la santé a été réalisée par Chevalier et al. (2015). Cette revue est notamment cohérente avec celle de Pottier et al. (2014), qui fait état du très faible nombre de publications scientifiques associant S. lacrymans à des effets sanitaires potentiels.

Pottier et al. (2014) ainsi que Garon et al. (2013) précisent que les divers symptômes cliniques rapportés par les occupants des bâtiments investigués, dans une étude sur des bâtiments dégradés par S. lacrymans, en France, n’étaient pas nécessairement corrélés avec la présence de spores de mérule. Ils ont notamment mis en évidence que les bâtiments contaminés par des champignons lignivores (comme S. lacrymans) le sont aussi par de nombreuses moisissures, compte tenu de la présence de conditions environnementales favorisant la croissance de la mérule et des moisissures (matière organique, humidité élevée, moiteur importante ou présence d’eau en permanence). Ces conditions sont bien connues comme étant favorables à la croissance des moisissures, lesquelles peuvent avoir des effets sur la santé physique des humains (D’Halewyn et al., 2002; Pham-Thi et al., 2012). Garon et al. (2013) insistent notamment sur la prise en compte de l’omniprésence de nombreuses espèces de moisissures identifiées dans leur enquête, en précisant l’importance de l’implication des moisissures pour expliquer les effets à la santé chez les occupants d’un certain nombre de bâtiments investigués.

Dans le contexte des informations scientifiques et médicales colligées ou connues à ce jour, il n’existe aucune preuve que S. lacrymans soit un champignon pathogène ou infectieux pour l’humain, ou qu’il produise des toxines. En ce qui concerne de possibles effets allergiques, la littérature scientifique et médicale publiée est très ténue et ne fournit pas de preuves claires. Le point commun de ces quelques études est que les personnes allergiques à ce champignon étaient déjà sensibilisées à divers allergènes et qu’une réponse clinique à des fragments mycéliens ou à des spores de mérule peut s’inscrire dans un contexte de polysensibilisation (sensibilisation à de multiples allergènes). Les personnes polysensibilisées manifestent en effet des signes cliniques en présence d’antigènes variés, comme rapporté par Pham-Thi et al. (2012).

Outils de diagnostic et d’identification

Cultures en laboratoire médical

Aucun cas d’infection ou de colonisation animale ou humaine n’ayant été rapporté, les cultures d’échantillons cliniques ne sont donc pas justifiées.

Histopathologie

Aucun cas d’infection ou de colonisation animale ou humaine n’ayant été rapporté, les examens histopathologiques ne sont donc pas justifiés.

Immunodiagnostic

Ni les allergènes ni les antigènes de Serpula lacrymans font partie des panels d’épreuves immunologiques de routine.

Identification d’échantillons provenant de bâtiments

Les spores de mérule étant généralement moins volatiles que celles des moisissures, il est inutile de procéder à un échantillonnage de l’air intérieur pour détecter le champignon, d’autant plus que, dans la majorité des cas, il n’y a pas de production de spores.

La première étape d’une éventuelle identification consiste à procéder à l’inspection visuelle des lieux potentiellement infestés par le champignon afin de repérer les filaments mycéliens (rhizomorphes), éventuellement des sporophores, ainsi que des signes de dégradation du bois. Toutefois, une étape subséquente de confirmation est nécessaire, surtout si des travaux de réfection du bâtiment sont envisagés. Cette étape peut être une identification microscopiqude du système hyphal ainsi que des spores (s’il y a présence de sporophores). Les experts en identification au microscope étant de plus en plus rares, une identification du champignon par analyse génomique (notamment par une méthode appelée « PCR ») est maintenant accessible. Les résultats obtenus par cette méthode sont très fiables, mais le nombre de laboratoires en mesure de procéder à une telle analyse est toutefois restreint pour le moment.

Interventions dans les bâtiments contaminés par la mérule au Québec

Les interventions qui doivent être mises en place sont tributaires de l’état de dégradation des structures du bâtiment, qui doit idéalement être évalué par des professionnels ou des intervenants spécialisés (architectes, ingénieurs et entreprises qui ont une expertise dans la réhabilitation de bâtiments dégradés).

Pour toute information relative à la prévention du développement de ce champignon ainsi qu’aux interventions requises, consultez le site Web de Services Québec ainsi que celui de la Société d’habitation du Québec, lequel réfère notamment au rapport d’un comité d’experts rendu public en février 2018.

Bibliographie

CECOBOIS. (2018). Teneur en eau d’équilibre. Repéré à https://www.cecobois.com/fr/teneur-en-eau-dequilibre

Chevalier, P., Huppé, V., Leclerc, J.-M. (2015). La mérule pleureuse (Serpula lacrymans) dans l’environnement intérieur et risque à la santé. Institut national de santé publique du Québec. Repéré à https://www.inspq.qc.ca/pdf/publications/2043_merule_pleureuse_risque_sante.pdf

Conseil canadien du bois. (2000). L’humidité et les bâtiments à ossature de bois. Bulletin sur la performance du bâtiment, numéro 1.

D’Halewyn, M.-A., Leclerc, J.-M., King, N., Bélanger, M., Legris, M., Frenette, Y. (2002). Les risques à la santé associés à la présence de moisissures en milieu intérieur. Institut national de santé publique du Québec. Repéré à https://www.inspq.qc.ca/pdf/publications/126_RisquesMoisissuresMilieuInterieur.pdf

Ewen, R. J., Jones, P. R., Ratcliffe, N. M., Spencer-Phillips, P. T. (2004). Identification by gas chromatography-mass spectrometry of the volatile organic compounds emitted from the wood-rotting fungi Serpula lacrymans and Coniophora puteana, and from Pinus sylvestris timber. Mycological Research, 108(7), 806-814.

Garon, D., André, V., Pottier, D., Rioult, J.P., Bourreau, A., Duhamel, C., … Verite, P. (2013). Étude de la contamination fongique de bioaérosols dans les habitations dégradées par la mérule (Serpula lacrymans) et les moisissures : évaluation de l’exposition humaine et impact génotoxique (MYCOAEROTOX). Programme PRIMEQUAL 2 – Rapport de fin de contrat. Université de Caen Casse-Normandie.

Kauserud, H., Schmidt, O., Elfstrand, M., Hogberg, N. (2004). Extremely low AFLP variation in the european dry rot fungus (Serpula lacrymans): implications for self/nonself-recognition. Mycological Research, 108(11), 1264-1270.

Kauserud, H., Svegarden, I. B., Saetre, G. P., Knudsen, H., Stensrud, O., Schmidt, O., … Hogberg, N. (2007). Asian origin and rapid global spread of the destructive dry rot fungus Serpula lacrymans. Molecular Ecology, 16(16), 3350-3360.

Maurice, S., Coroller, L., Debaets, S., Vasseur, V., Le Floch, G., Barbier, G. (2011). Modelling the effect of temperature, water activity and pH on the growth of Serpula lacrymans. Journal of Applied Microbiology, 111, 1436-1446.

O'Brien, I. M., Bull, J., Creamer, B., Sepulveda, R., Harries, M., Burge, P. S., Pepys, J. (1978). Asthma and extrinsic allergic alveolitis due to Merulius lacrymans. Clinical & Experimental Allergy, 8(6), 535-542.

Pham-Thi, N., Bousiquier, P., Chartier, A. (2012). Polysensibilisation aux pneumallergènes : étude des profils cliniques et des modalités de prescription d’immunothérapies. Quelle immunothérapie pour les patients polysensibilisés ? Résultats d’une enquête nationale des pratiques auprès des allergologues. Revue française d’allergologies, 52, 2-10.

Pottier, D., Andre, V., Rioult, J.-P., Bourreau, A., Duhamel, C., Bouchart, V. K., … Garon, D. (2014). Airborne molds and mycotoxins in Serpula lacrymans damaged homes. Atmospheric Pollution Research, 5, 325-334.

Schmidt, O. (2006). Wood and tree fungi – Biology, damage, protection and use. Germany : Springer-Verlag Berlin Heidelberg.

Schmidt, O. (2007). Indoor wood-decay basidiomycetes: damage, causal fungi, physiology, identification and characterization, prevention and control. Mycological Progress, 6, 261-279.

UniProt. (2009). Taxonomy : fungi metazoa group. Site de UniProt . 4-6-2009. Repéré à https://www.uniprot.org/taxonomy/?query=ancestor%3a85982

White, N. A., Low, G. A., Singh, J., Staines, H., Palfreyman, J. W. (1997). Isolation and environmental study of 'wild' Serpula lacrymans and Serpula himantioides from the Himalayan forests. Mycological Research, 101(5), 580-584.

  1. La teneur en humidité du bois consiste à comparer le poids du matériau humide avec celui du même matériau asséché. Par exemple, une teneur en humidité de 200 % signifie qu’une pièce de bois a deux fois son poids comparativement à son état anhydre (sec). Le point de saturation des fibres du bois, qui est d’environ 30 %, est considéré comme le seuil critique pour la décomposition du bois (Schmidt, 2007). Dans l’environnement intérieur, le bois de construction a généralement une teneur en humidité de 8 à 14 % (Conseil canadien du bois, 2000).