En 2008, l'annonce d'un projet de mine d'uranium dans la région de Sept-Îles a soulevé des controverses locales, régionales et nationales, notamment en raison des craintes reliées aux effets sanitaires. Afin de mieux étudier la question, le directeur national de santé publique a proposé en décembre 2009 de former un groupe de travail intersectoriel sur la question, dont la responsabilité serait d'informer la population de la Côte-Nord à propos des risques pour la santé découlant des projets uranifères, et ce, à partir d'une analyse rigoureuse et objective des connaissances scientifiques. Afin de soutenir ses interventions au sein du groupe de travail, le directeur régional de santé publique de la Côte-Nord, a sollicité l'Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) pour réaliser cette analyse. La réalisation de ce travail a été confiée à deux équipes scientifiques de la Direction de la santé environnementale et de la toxicologie (Équipe scientifique sur le rayonnement ionisant et Équipe scientifique sur les évaluations environnementales) et une médecin spécialiste et épidémiologiste à l'unité Santé au travail de la Direction des risques biologiques et de la santé au travail. Leur mandat consistait à :

  • documenter les effets sanitaires engendrés par les activités minières uranifères d'exploration, d'exploitation, de stockage, de transport et de gestion des résidus sur la santé humaine, en considérant l'ensemble des voies d'exposition;
  • réaliser une étude de faisabilité d'une évaluation du risque toxicologique et radiologique, tout au long de la chaîne de production de l'uranium et de ses sous-produits et, si cela est jugé faisable, réaliser cette évaluation du risque;
  • documenter les effets psychologiques et sociaux engendrés par les activités minières uranifères d'exploration, d'exploitation, de stockage, de transport et de gestion des résidus.

Pour remplir ce mandat, trois démarches distinctes ont été élaborées et mises en œuvre. La méthodologie suivie et les résultats sont résumés ci-dessous :

1. Analyse des données des études épidémiologiques réalisées chez des populations résidant à proximité de mines d'uranium

Afin de documenter les effets sur la santé humaine associés aux activités minières uranifères, une analyse systématique de la littérature épidémiologique a été réalisée. Les bases de données Medline, Embase et Cochrane ont été interrogées par l'entremise de la plateforme de recherche OvidSP afin de retrouver les publications où les effets sur la santé dans des populations résidant à proximité d'un site minier ont été étudiés. Cette démarche a permis d'identifier de sélectionner 10 études originales portant sur la relation entre la présence de mines d'uranium et la santé des populations résidant à proximité. Les risques pour la santé des mineurs de l'uranium étant déjà bien documentés, l'analyse se limite ici aux effets sur la santé dans la population en général.

Chaque article a été évalué de façon systématique à l'aide de la grille d'analyse des études épidémiologiques et s'est vu attribuer un score de validité qui tenait compte de la validité externe, des caractéristiques méthodologiques et de la source de financement de l'étude. Pour certains effets sur la santé, des méta-analyses ont été réalisées; il en résulte une mesure d'association synthèse et un niveau de force de l'évidence. Le niveau de force de l'évidence indique le degré de confiance (suspicion, évidence suffisante, évidence forte) envers le résultat obtenu ou l'incapacité de conclure, il repose sur l'ampleur de l'association synthèse et sur l'appréciation de la plausibilité biologique, de la précision statistique, de la validité et de la cohérence des résultats.

Grâce à la veille scientifique mise en place par la suite, une onzième étude s'est ajoutée aux dix déjà répertoriées. La plupart de ces études concernent les décès et l'incidence des cancers, et plus rarement les autres causes de mortalité. Une des publications évaluées concernait les aberrations chromosomiques et une autre, les issues de grossesses. Les principales observations sont les suivantes :

  • En ce qui concerne les décès par cancer, des méta-analyses ont été réalisées pour treize types de cancers :
    • Pour le cancer du poumon, il y a un niveau d'évidence suffisant d'absence d'augmentation du risque de cancer du poumon chez les femmes; (force de l'évidence de niveau VI); chez les hommes, l'augmentation du risque de cancer du poumon mise en évidence est vraisemblablement attribuable au travail minier.
    • Pour la leucémie, une faible augmentation du risque de décès est suspectée (force de l'évidence de niveau III).
    • Pour les onze autres types de cancers, il y a suspicion d'absence d'augmentation du risque de décès (force de l'évidence de niveau V), ou encore, les données ne permettent pas de conclure (force de l'évidence de niveau IV). Dans la plupart de ces cas, cette conclusion est attribuable à une validité très faible.
  • Quant à l'incidence des cancers, la grande majorité des résultats provient d'une étude ou un seul excès statistiquement significatif est observé. Il s'agit du cancer du poumon chez les hommes, ce qui est cohérent avec les observations concernant les décès par cancer du poumon. Par ailleurs, une récente étude ukrainienne fait état d'incidences statistiquement plus élevées pour certains cancers, possiblement attribuables, selon les auteurs, à un effet de dépistage causé par la détection plus précoce des cas chez les travailleurs de l'uranium ou à la faiblesse des normes de sécurité en matière de radioactivité dans l'ex-Union Soviétique.
  • Pour les causes de décès non cancéreuses, des excès statistiquement significatifs ont été observés pour la tuberculose, les accidents autres que par véhicule motorisé et le suicide chez les hommes. Cependant, les limites méthodologiques, le manque de cohérence et l'absence de plausibilité biologique font en sorte qu'il n'est pas possible de conclure au sujet du lien entre le fait de résider à proximité d'une mine d'uranium et les causes de décès non cancéreuses.
  • Les hypothèses d'une réponse anormale de la réparation de l'ADN et d'une fréquence accrue de certaines issues de grossesses défavorables ont été soulevées par les résultats de deux études. Cependant, les données ne permettent pas de conclure.

La presque totalité des données concernant les décès par cancer, l'incidence des cancers et les autres causes de décès proviennent d'études écologiques qui sont particulièrement susceptibles à certains biais méthodologiques. Par conséquent, les conclusions de ces études sont plus limitées. De plus, parmi les multiples comparaisons effectuées étant donné le grand nombre de causes de décès et de types de cancers examinés, il est possible que certaines associations soient statistiquement significatives uniquement par le fait du hasard.

En résumé, les résultats des analyses effectuées ne permettent pas d'affirmer que le fait de résider à proximité d'une mine d'uranium entraîne des problèmes de santé. Il faut toutefois noter qu'à l'exception des décès par quelques types de cancer, les données disponibles ne permettent pas de conclure et que d'autres recherches sont nécessaires.

2. Analyse de la faisabilité d'une évaluation de risque toxicologique et radiologique tout au long de la chaîne de production de l'uranium et de ses sous-produits

Puisqu'aucune mine d'uranium n'est exploitée sur la Côte-Nord, aucune évaluation de risque propre à cette région n'a pu être réalisée. Pour pallier cette situation, une recension de la littérature scientifique touchant les évaluations de risque et la contamination environnementale associées aux mines d'uranium a été réalisée. Des recherches bibliographiques exhaustives ont été effectuées à l'aide des interfaces de recherche PubMed et Ovid. Les recherches dans les bases de données ont permis de retenir 243&nbssp;articles. De ce nombre 68&nbssp;articles ont été sélectionnés, car ils correspondaient à la période moderne d'exploitation des mines d'uranium soit après 1990. Finalement 13 articles ont permis une évaluation plus en profondeur étant donné qu'ils étaient les seuls à fournir à la fois des données terrains et témoins.

Les études traitant d'évaluation du risque associé aux mines d'uranium sont limitées et souvent incomplètes. De plus, il est difficile de connaître la contribution réelle de la mine, puisque dans bien des cas le bruit de fond régional n'est pas soustrait des calculs. Toutefois, en tenant compte des limites des données disponibles, la compilation réalisée a permis de dégager les constats suivants :

  • Les régions uranifères présentent un bruit de fond plus élevé en radionucléides et autres éléments chimiques leur étant associés et la population y vivant sera exposée à des doses supérieures. Les doses radiologiques ou chimiques les plus élevées seraient attribuables à l'ingestion de poissons et fruits de mer et à l'inhalation de radon.
  • La présence d'une mine d'uranium peut engendrer une exposition supplémentaire pour la population.
  • Bien que les données soient très limitées, il apparaît qu'il existe une possibilité que l'exploitation uranifère engendre une exposition supplémentaire pour la population et que la valeur de 1mSv ainsi que IR > 1 soient dépassés. Il est impossible de statuer sur l'ampleur de ce dépassement.
  • Les données recueillies sont trop incomplètes pour permettre de conclure sur la zone d'influence d'une mine d'uranium pour les radionucléides (incluant le radon) et les éléments chimiques.
  • En amont de toutes ces constatations, un point majeur émerge de l'étude de ces publications scientifiques, il s'agit de la rareté des données concernant le bruit de fond régional avant l'exploitation d'une mine d'uranium. La connaissance de ce bruit de fond est essentielle pour le suivi de la santé des populations vivant dans le voisinage d'une mine d'uranium.

3. Documentation des effets sociaux et psychosociaux engendrés par les activités minières uranifères d'exploration, d'exploitation, de stockage, de transport et de gestion des résidus

Afin de documenter les effets potentiels sur les dimensions sociales des populations avoisinant les mines d'uranium, une démarche de recension systématique des écrits a été réalisée et s'est inspirée du modèle du National Institute for Clinical Health Excellence (NICE). La stratégie de recherche s'est déployée sur 8 bases de données et plateformes de littérature scientifique (Ebsco, Jstor, CSA, Wiley, Proquest, Current Contents, ISI, CESGLD); des approches complémentaires ont aussi été employées. Une double évaluation a été effectuée pour la pertinence et pour la qualité des documents. Quatorze textes ont finalement été pris en compte pour cette recension et présentent des résultats propres aux mines uranifères ou à l'industrie minière incluant les mines d'uranium. Les résultats présentés dans les textes traitant de recherches originales (groupe 1) ont été amalgamés afin d'établir l'existence ou non d'effets psychosociaux potentiels. Les textes issus de la littérature grise ou de recensions d''écrits non systématiques (groupe 2) ne peuvent fournir de données probantes à cet égard, mais servent à renforcer ou à nuancer les conclusions des documents du groupe 1.

Des effets psychologiques et sociaux associés aux mines uranifères peuvent être établis à partir de la démarche de recension systématique des écrits. Les résultats ont été classés thématiquement et traitent de trois types d'effets particuliers :

  • Des effets spécifiquement associés aux mines d'uranium se dégagent quant à la qualité de vie globale dans le cas d'accidents technologiques. Les écrits traitant des mines d'uranium ne permettent pas de conclure sur les autres effets en lien avec la qualité de vie, quoique la littérature générale sur les mines aborde de tels éléments.
  • En matière de santé psychologique, spécifiquement en lien avec les mines uranifères, de l'anxiété est ressentie par plusieurs types de personnes, et ce, en lien avec la radioactivité et ses effets (réels ou appréhendés). Les processus miniers et les installations minières, peu importe la nature du minerai exploité, entraînent aussi des changements économiques qui se répercutent sur la consommation matérielle et la consommation de drogues et d'alcool. À leur tour, ces types de consommation entraînent d'autres impacts psychologiques et physiques.
  • Quant aux aspects de santé sociale, les mines uranifères paraissent directement associées à une altération du climat social et à une perte de confiance des citoyens envers les autorités. Peu importe le type de minerai exploité, des effets socioéconomiques négatifs sont relevés et ils sont perçus comme plus importants que les effets positifs, en considérant toute la durée d'un projet minier et son cycle de croissance et de décroissance rapide (effet champignon – boomtown). L'inégalité sociale du partage des coûts et des avantages des projets miniers est également notée.
  • Certains groupes sociaux sont plus vulnérables, et les communautés autochtones peuvent particulièrement être touchées par ces changements. Ces résultats et ces pistes de réflexion trouvent écho dans la littérature générale sur les effets psychologiques et sociaux des mines. Par ailleurs, il est nécessaire de garder à l'esprit les limites individuelles et globales des études sélectionnées. Plus particulièrement, même si le contexte général des écrits recensés était cohérent, il importe aussi de prendre en considération les différences entre chaque communauté étudiée quant aux contextes social, politique, économique ou autre.

Author(s): 

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ISBN (electronic): 

978-2-550-69003-0

ISBN (print): 

978-2-550-69002-3

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