Veille scientifique : lutte contre le tabagisme, volume 16, numéro 1, mars 2026
Dans ce numéro de veille scientifique de l’équipe tabagisme de l’INSPQ :
- Évaluation économique de la politique française de lutte contre le tabagisme
- Réduire le fardeau des principales maladies non transmissibles : interventions avec un impact mesurable en cinq ans ou moins
- Perceptions des risques liés à la cigarette électronique et comportements de vapotage et de tabagisme : une revue systématique
- Prédicteurs des trajectoires d’usage de la cigarette électronique et de la cigarette au cours de l’adolescence : analyse de l’enquête PATH de 2013 à 2020
- Usage de pochettes de nicotine chez les adolescents au Québec et risques perçus pour la santé
Dans cette veille, l’équipe tabagisme sélectionne et résume les publications scientifiques récentes qu’elle juge les plus pertinentes au travail des acteurs du réseau de santé publique œuvrant dans le domaine de la lutte contre le tabagisme.
Évaluation économique de la politique française de lutte contre le tabagisme
Contexte
Afin de renforcer ses politiques de lutte contre le tabagisme, la France a instauré en 2016 un ensemble de mesures visant à réduire l’usage du tabac et à favoriser la cessation tabagique chez les fumeurs. Ces mesures comprennent une augmentation graduelle sur trois ans des taxes sur le tabac (41 % d’augmentation au total), l’introduction de l’emballage neutre, la mise sur pied d’une campagne de marketing social promouvant le renoncement au tabac, ainsi qu’un programme de remboursement des thérapies de remplacement de la nicotine (TRN) utilisées pour cesser de fumer.
Au cours des années durant lesquelles l’ensemble des mesures ont été implantées (2016 à 2019), les données du Baromètre de Santé publique France indiquent que la prévalence du tabagisme au sein de la population a diminué de 35 % à 31 %, et que la proportion de fumeurs ayant fait une tentative de renoncement au tabac au cours de la dernière année a augmenté de 25 % à 33 %. Compte tenu des tendances indiquées par les données de surveillance, une étude a été effectuée pour quantifier l’impact sanitaire et économique des nouvelles mesures de lutte contre le tabagisme.
Objectif
L’étude vise à estimer l’impact à long terme généré par l’introduction des nouvelles mesures de lutte contre le tabagisme en France sur le nombre de cas de maladies chroniques, les dépenses de santé et le monde du travail (nombre d’emplois et productivité des effectifs). Cet impact a été évalué à l’aide du modèle de microsimulation de l’OECD pour la planification stratégique de la santé publique en matière de maladies non transmissibles. Le modèle construit pour l’étude inclut les tendances historiques et projetées de prévalence du tabagisme pour la France. Les maladies chroniques considérées dans le modèle sont l’accident vasculaire cérébral, la cardiopathie ischémique, le cancer, la bronchopneumopathie chronique obstructive, les troubles musculosquelettiques et le diabète.
Dans le scénario incluant les mesures de lutte contre le tabagisme, la prévalence du tabagisme suit les tendances historiques relevées par les données d’enquête pour la période 2016-2019. Pour la période 2020-2050, la prévalence du tabagisme est projetée à l’aide d’un modèle d’ensemble incluant 15 différentes estimations modélisées. Dans le scénario ne tenant pas compte de l’instauration des mesures, la prévalence du tabagisme pour la période 2016-2050 est prédite à partir des projections basées sur les données de 2000-2015.
Une analyse de sensibilité a été réalisée en ajoutant les données d’enquête pour 2020 et 2021, afin de tenir compte de la possible contribution de la pandémie de COVID-19 au ralentissement du déclin du tabagisme qui était jusqu’alors observé depuis plusieurs années en France.
Qu’est-ce qu’on y apprend?
- Comparativement à un scénario où les mesures de lutte contre le tabagisme n’auraient pas été mises en place, on observe de nombreux bénéfices découlant de leur entrée en vigueur. Pour la période allant de 2023 à 2050, il est estimé que les mesures permettront :
- d’éviter environ 4,03 millions (entre 2,09 et 11,84 millions) de cas de maladies chroniques;
- d’économiser environ 578 millions d’euros (entre 365 et 1848 millions) par année en dépenses de santé;
- d’augmenter l’emploi et la productivité des effectifs par un équivalent de 19 800 travailleurs à temps plein additionnels (entre 9 100 et 59 900 travailleurs) par année.
- L’estimation des coûts liés aux mesures de lutte contre le tabagisme les situe à environ 148 millions d’euros par année, ce qui signifie que chaque euro investi fournira un retour de quatre euros en économies à long terme de dépenses en santé.
- L’analyse de sensibilité effectuée en ajoutant les données de 2020 et 2021 au modèle primaire indique que les tendances de prévalence du tabagisme tendraient à décroître à un moindre rythme, ce qui signifie que l’impact des mesures de lutte contre le tabagisme serait réduit de 10 à 15 % en raison de la pandémie de COVID-19.
Selon l’équipe de recherche, l’ensemble de nouvelles mesures de lutte contre le tabagisme implantées sur le territoire français constitue une intervention efficace générant un excellent retour sur investissement pour l’État. Il est à noter que des conclusions similaires sont ressorties de l’étude ayant examiné le retour sur investissement associé à l’introduction de mesures de lutte contre le tabagisme au Canada de 2001 à 2016 (Tarride et coll., 2023). Selon cette étude, le total des dépenses entraînées par les mesures se chiffrait à 2,4 milliards de dollars, et les bénéfices économiques en découlant étaient estimés à 49,2 milliards de dollars selon une perspective gouvernementale (coûts directs) et à 54,2 milliards de dollars selon une perspective sociétale (coûts directs et indirects).
Une limite notable de l’étude française réside dans le fait qu’il n’existe pas d’estimation officielle du coût des TRN, qui représente la composante la plus dispendieuse des mesures de lutte contre le tabagisme mises en place. L’estimation des coûts entraînés par le remboursement des TRN doit être considérée comme conservatrice, car elle inclut tous les achats de TRN alors qu’il est possible que seulement une partie des achats, soit ceux accompagnés d’une prescription médicale, soient remboursés par l’État. Notons également que l’équipe de recherche a considéré que tous les remboursements étaient effectués à hauteur de 65 %, alors qu’il y a des exceptions pour les personnes souffrant d’une maladie chronique et celles à faible revenu (bénéficiaires de Complémentaire santé solidaire), pour qui le remboursement est de 100 %.
Certains types de coûts n’ont pu être considérés dans l’étude faute de données, soit ceux entraînés par les autres mesures de lutte contre le tabagisme implantées (ex. : interdiction des arômes pour les produits du tabac), et les coûts générés par les consultations médicales en lien avec le renoncement au tabac. De plus, le modèle ne tient pas compte des revenus gouvernementaux générés par la vente de tabac, ni des prestations de retraite ou des prestations de survivants versées par l’État.
Mentionnons finalement que l’impact des mesures de lutte contre le tabagisme a été présumé constant au fil du temps, ce qui constitue une limite du modèle de microsimulation bien que cette pratique soit couramment employée dans ce type d’étude.
Devaux M, Dorfmuller Ciampi M, Guignard R, Lerouge A, Aldea A, Nguyen-Thanh V, Beck F, Arwidson P, Cecchini M. Economic evaluation of the recent French tobacco control policy: a model-based approach. Tob Control 2025;34:746-752.
Réduire le fardeau des principales maladies non transmissibles : interventions avec un impact mesurable en cinq ans ou moins
Contexte
En 2010, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) identifiait 49 interventions permettant de réduire le fardeau des principales maladies non-transmissibles (maladies cardiovasculaires, diabète, maladies respiratoires, cancer) en ciblant les principaux facteurs de risque : usage de tabac et consommation d’alcool, alimentation malsaine et sédentarité. Devant le faible niveau d’adoption de ces interventions 15 ans plus tard au niveau international, l’OMS propose d’identifier celles permettant de faire des gains mesurables dans un horizon de cinq ans ou moins, soit la durée approximative d’un cycle politique.
Objectif
Les auteurs ont tenté d’identifier les interventions ayant un impact populationnel à l’intérieur d’une période de cinq ans parmi les 49 interventions considérées coût-efficaces, nommées best buys. Parmi celles-ci, sept portaient sur le tabac, cinq sur l’alcool, sept sur l’alimentation malsaine, deux sur la sédentarité, six sur les maladies cardiovasculaires, sept sur le diabète, quatre sur les maladies pulmonaires obstructives chroniques, et onze sur le cancer. Pour chaque intervention, le délai le plus court entre l’implantation et la détection d’effets sur la santé de la population a été déterminé à partir de méta-analyses ou d’une étude repérée grâce à son inclusion dans une revue systématique.
Qu’est-ce qu’on y apprend?
Vingt-cinq interventions démontraient des effets populationnels dans un délai de cinq ans ou moins, avec une estimation du délai attendu. Parmi les sept interventions portant sur le tabac, cinq démontraient des effets à l’intérieur d’une période de cinq ans :
- L’élimination de l’exposition à la fumée de tabac dans tous les lieux intérieurs de travail, les lieux publics et le transport collectif (effet immédiat);
- L’augmentation des taxes et des prix des produits du tabac (quatre mois);
- L’offre d’aides pharmacologiques sans frais à toutes les personnes qui consomment des produits du tabac et veulent cesser en utilisant les thérapies de remplacement de la nicotine, le bupropion ou la varénicline (six mois);
- L’implantation de mises en garde graphiques de grande taille sur tous les emballages de produits du tabac, accompagnées d’un emballage neutre et standardisé (14 mois);
- L’adoption et l’application de l’interdiction complète de publicité, promotion et commandites de produits du tabac (deux ans).
Trois des cinq interventions concernant l’alcool démontraient des effets immédiats : l’augmentation des taxes sur les breuvages alcoolisés, l’interdiction complète ou des restrictions imposées à la publicité (plusieurs types de médias) et des restrictions sur l’accessibilité physique aux détaillants d’alcool (réduction des heures de vente). L’une démontrait des effets après 12 mois : l’intervention psychosociale brève aux personnes dont la consommation est problématique ou à risque.
En matière d’alimentation, trois interventions sur sept démontraient des effets rapides (information nutritionnelle, reformulation des aliments transformés, campagnes médiatiques), et en matière de sédentarité, c’était le cas de l’une sur deux (intervention brève en contexte de soins primaires).
Les auteurs rappellent que les essais contrôlés randomisés et les revues systématiques, bien qu’offrant une force de preuve élevée, conviennent peu pour évaluer les effets d’interventions populationnelles. Également, plusieurs interventions pertinentes n’ont pas été incluses dans cette analyse (ex. : la surveillance et le monitorage). Les auteurs souhaitent que cette analyse puisse contribuer à l’atteinte des objectifs de développement durable des Nations-Unies pour 2030, et rappellent que les 25 interventions présentées sont des quick buys et non des quick wins, la différence étant dans le niveau d’effort requis afin de bénéficier des gains, qui est plus important pour les premiers.
Galea G, Ekberg A, Ciobanu A, Corbex M, Farrington J, Ferreira-Bores C et al. Quick buys for prevention and control of noncommunicable diseases. Lancet Reg Health Eur 2025;52:101281.
Perceptions des risques liés à la cigarette électronique et comportements de vapotage et de tabagisme : une revue systématique
Contexte
Les connaissances actuelles indiquent que bien que la cigarette électronique présente des risques pour la santé, elle demeure relativement moins nocive que la cigarette de tabac (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail, 2025). Des perceptions erronées quant aux risques du vapotage pourraient influencer de façon indésirable les comportements ultérieurs des jeunes et des adultes. Par exemple, percevoir à tort que « vapoter n’est pas nocif pour la santé » pourrait inciter l’initiation au vapotage. De même, percevoir que « vapoter est autant ou davantage nocif pour la santé que fumer » pourrait décourager des personnes fumeuses d’utiliser des produits nicotiniques à moindre risque pour renoncer au tabac. Dans ce contexte, il importe d’examiner comment les comportements de vapotage et de tabagisme sont influencés par les perceptions des risques de la cigarette électronique et d’identifier les interventions capables de promouvoir une compréhension juste de ces derniers.
Objectif
Cette revue systématique comporte deux objectifs :
- Chez les jeunes (< 18 ans) et les adultes, évaluer quelles interventions ont réussi à modifier les perceptions des risques liés au vapotage;
- Déterminer dans quelle mesure ces perceptions prédisent les comportements de vapotage et de tabagisme.
Pour ce faire, 85 études publiées entre 2014 et 2022 ont été recensées. Quarante-six d’entre elles répondaient au premier objectif et trente-neuf au deuxième. Les études provenaient entièrement (jeunes) ou majoritairement (adultes) des États-Unis, mais aussi du Royaume-Uni, du Canada et de l’Australie. Pour les besoins d’analyse, les risques ont été catégorisés comme « absolus » (nocivité non comparée à celle du tabagisme) ou « relatifs » (nocivité comparée à celle du tabagisme). La perception selon laquelle le vapotage est autant ou plus risqué que le tabagisme a été considérée comme « erronée ».
Qu’est-ce qu’on y apprend?
1. Interventions visant à modifier les perceptions des risques
Quatorze études ont été menées auprès de jeunes. Les interventions évaluées comportent surtout des ateliers ou programmes éducatifs scolaires, mais aussi des jeux vidéo, des campagnes médiatiques ainsi que du matériel infographique. L’analyse de ces études indique que l’exposition à des messages décrivant le vapotage comme nocif, addictif ou également/plus dangereux que le tabagisme renforce :
- La perception des risques absolus liés au vapotage;
- La perception erronée selon laquelle vapoter est autant ou davantage nocif que fumer.
Trente-deux études ont été menées auprès d’adultes. L’information est principalement communiquée au moyen de matériel infographique, mais également par des ateliers ou des vidéos éducatifs, des campagnes médiatiques, des publicités ainsi que des mises en garde sur les emballages. Une majorité d’études montre que l’exposition à des messages :
- Insistant sur les risques absolus du vapotage renforce ces perceptions;
- Véhiculant l’idée juste que le vapotage est moins nocif que le tabagisme et qu’il peut aider à cesser de fumer renforce ces perceptions;
- Décrivant le vapotage comme nocif ou également/plus dangereux que le tabagisme renforce la perception erronée que de vapoter est autant ou davantage nocif que de fumer.
2. Perceptions des risques et prédiction des comportements de vapotage et de tabagisme
Quatorze études de cohorte ont été menées auprès de jeunes. Elles montrent que l’initiation et la progression du vapotage sont prédites par les perceptions que le vapotage est peu risqué et moins nocif que le tabagisme.
Vingt-cinq études de cohorte ont été menées auprès d’adultes et indiquent que percevoir le vapotage :
- Comme étant peu risqué prédit l’initiation et la progression du vapotage, tandis que le percevoir comme étant nocif prédit son arrêt;
- Comme étant moins nocif que le tabagisme prédit l’initiation et la progression du vapotage, le vapotage au cours des 30 derniers jours, la transition du tabagisme vers le vapotage, l’usage de la cigarette électronique pour cesser de fumer ainsi que l’arrêt et la réduction du tabagisme;
- Comme étant autant sinon plus nocif que le tabagisme prédit la rechute du tabagisme.
De façon générale, les résultats indiquent que les interventions communiquant les risques absolus et relatifs de la cigarette électronique influencent les perceptions des jeunes et des adultes, lesquelles prédisent les comportements ultérieurs de vapotage et de tabagisme. Cette revue systématique démontre la nécessité d’offrir des informations sur les risques absolus et relatifs de la cigarette électronique qui soient justes et adaptées au public cible.
Plusieurs études incluses dans cette revue systématique présentaient un risque élevé de biais (absence de plan d’analyse préétabli, données manquantes, manque d’ajustement) et une forte hétérogénéité des mesures. Enfin, la plupart des études recensées pour le premier objectif évaluaient les effets immédiats des interventions, sans suivi à plus long terme.
East K, Simonavičius E, Taylor EV, Brose L, Robson D, McNeill A. Interventions to change vaping harm perceptions and associations between harm perceptions and vaping and smoking behaviours: a systematic review. Addiction 2025;121(1):8-43.
Référence supplémentaire
Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES). Évaluation des risques sanitaires liés aux produits de vapotage – Avis de l’Anses, Rapport d’expertise collective. Maisons-Alfort, FR : Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail, 2025.
Prédicteurs des trajectoires d’usage de la cigarette électronique et de la cigarette au cours de l’adolescence : analyse de l’enquête PATH de 2013 à 2020
Contexte
La majorité des adultes qui présentent des problèmes de santé liés au tabagisme ont commencé à fumer à l’adolescence. Aux États-Unis, l’âge médian d’initiation est de 12-13 ans pour l’usage de la cigarette et de 14 ans pour celui de la cigarette électronique.
La prévention de l’usage de la cigarette électronique et de la cigarette s’appuie sur les connaissances scientifiques existantes quant aux différents facteurs associés à l’initiation et à la progression de l’usage. Toutefois, les études sur le sujet sont pour la plupart effectuées en fonction d’un devis transversal qui ne permet pas de suivre dans le temps l’évolution des comportements chez les mêmes individus.
Objectif
Cette étude examine les facteurs susceptibles de prédire la transition entre différents statuts d’usage de la cigarette électronique ou de la cigarette chez les jeunes de 12 à 19 ans. Les données sont issues de l’enquête étatsunienne PATH, et ont été recueillies auprès d’une cohorte représentative de 2 013 jeunes. Sept différents cycles de l’enquête ont été utilisés : entre 2013-2014 (personnes participantes âgées de 12 à 13 ans) et 2019-2020 (personnes participantes âgées 18-19 ans).
Plusieurs facteurs psychosociaux mesurés lors des 3e et 4e cycles de l’enquête sont analysés, c’est-à-dire alors que les personnes participantes avaient entre 14 et 16 ans. Ces facteurs sont : la gravité des problèmes liés à la consommation de substances, l’usage de la cigarette électronique ou de la cigarette par des amis et amies, l’usage de tabac au sein du ménage, la facilité d’achat de cigarettes électroniques ou de cigarettes, l’exposition à de la publicité portant sur les deux produits, l’usage quotidien des réseaux sociaux et la perception des risques associés à l’usage du produit. Des variables sociodémographiques (ex. : âge, sexe, ethnicité, niveau d’éducation des parents) sont également considérées.
Des analyses de classes de trajectoires latentes ont été effectuées séparément pour l’usage de la cigarette électronique et de la cigarette afin d’identifier différentes trajectoires d’utilisation de ces produits. Des analyses de régression logistique multinomiale ont ensuite été réalisées afin d’identifier des facteurs psychosociaux prédisant le changement de classe de trajectoire.
Qu’est-ce qu’on y apprend?
Cinq classes de trajectoire ont été identifiées pour la cigarette électronique, et quatre pour la cigarette. Trois sont communes aux deux produits : Classe 1) les personnes qui sont demeurées abstinentes tout au long des sept cycles de l’enquête (45 % cigarette électronique; 61 % cigarette); Classe 2) les personnes qui sont devenues susceptibles d’en faire usage, mais qui ne l’ont pas fait (15 % cigarette électronique; 21 % cigarette); Classe 3) les personnes qui se sont initiées à l’usage, ont atteint le stade de consommation au cours des 30 jours précédents et ont cessé par la suite (20 % cigarette électronique; 11 % cigarette).
Deux autres groupes ont été identifiés spécifiquement pour la cigarette électronique : Classe 4) les personnes qui se sont initiées à l’usage, mais qui n’ont jamais atteint le stade de consommation au cours des 30 jours précédents (7 %); Classe 5) les personnes qui se sont initiées à l’usage et qui vapotaient toujours lors du dernier cycle d’enquête (13 %).
Du côté de la cigarette, un dernier groupe est représenté par les personnes qui se sont initiées à l’usage sans progresser jusqu’au stade de consommation au cours des 30 jours précédents (7 %) (Classe 4). Pour la cigarette, aucune catégorie d’usage persistant n’a été dégagée.
Parmi les personnes s’étant initiées au vapotage et ayant atteint le stade de consommation au cours des 30 jours précédents, celles ayant cessé de vapoter (Classe 3) ont été comparées à celles en ayant poursuivi l’usage (Classe 5). Comparativement aux personnes de la classe 3, celles de la classe 5 avaient une plus forte probabilité de présenter les facteurs suivants à l’âge de 14-15 ans :
- Présence de problèmes modérés ou sévères de consommation d’autres substances (Rapport de cotes ajusté [RCA] 3,02 [IC95 % 1,73-5,28]).
- Meilleurs amis et amies utilisent la cigarette électronique (RCA 3,07 [IC95 % 1,95-4,85]);
- Perception que l’usage de la cigarette électronique n’est pas du tout ou peu risqué (RCA 2,98 [IC95 % 1,60-5,55]), ou modérément risqué (RCA 1,83 [IC95 % 1,18-2,83]).
Comparativement aux personnes devenues susceptibles de faire usage de la cigarette mais ne l’ayant pas fait (Classe 2), celles qui se sont initiées à l’usage, qui ont atteint le stade de consommation au cours des 30 jours précédents et ont cessé par la suite (Classe 3) avaient une plus forte probabilité de présenter les facteurs suivants à l’âge de 15-16 ans :
- Présence de problèmes modérés ou sévères de consommation d’autres substances (RCA 3,56 [IC95 % 2,23-5,67]).
- Meilleurs amis et amies fument la cigarette (RCA 3,06 [IC95 % 1,87-5,01]);
- Présence d’un fumeur dans le ménage (RCA 1,74 [IC95 % 1,14-2,64]);
- Perception que l’usage de la cigarette n’est pas du tout ou peu risqué (RCA 6,57 [IC95 % 1,67-25,84]).
Les modélisations longitudinales effectuées mettent en lumière des trajectoires d’usage de la cigarette électronique ou de la cigarette tout au long de l’adolescence, ce qui permet d’identifier les périodes les plus propices à la conduite d’interventions de prévention. Les trajectoires pour les deux produits révèlent que des périodes de susceptibilité, à 12-13 ans, précèdent l’usage et peuvent être particulièrement propices à la prévention. Elles permettent également d’identifier des facteurs prédictifs de changement de classe de trajectoire, ces informations pouvant s’avérer utiles à l’adaptation des interventions aux clientèles ciblées. Notons toutefois que l’étude ne contient pas de variable tenant compte des politiques de santé publique existant dans l’environnement des jeunes, et que la pandémie de COVID-19 pourrait avoir affecté les données colligées lors de la dernière vague d’enquête en imposant une modification du mode et de la période de collecte.
Stanton CA, Tang Z, Sharma E, Salim AH, Creamer MR, Ruybal AL, et al. Time specific predictors of e-cigarette and cigarette use trajectory classes from preadolescence to late adolescence (2013-2020) of the Population Assessment of Tobacco and Health (PATH) study. J Adolesc Health 2025;77(1):151-158.
Usage de pochettes de nicotine chez les adolescents au Québec et risques perçus pour la santé
Contexte
L’usage de pochettes de nicotine, autorisées au Canada en tant que produits pour cesser de fumer, s’est propagé à travers le monde et particulièrement chez les jeunes du fait de leur conception attrayante et des nombreuses saveurs disponibles. Bien que la vente de ce produit soit officiellement restreinte au comptoir de prescription des pharmacies depuis août 2024 au Canada et (depuis 2023 au Québec), il serait possible de se procurer autrement des pochettes de nicotine.
Par ailleurs, les jeunes semblent plus enclins à croire que les pochettes de nicotine sont moins dommageables pour la santé que la cigarette puisqu’elles ne contiennent pas de tabac. Peu d’études permettent toutefois d’examiner les facteurs de risque liés à l’usage des pochettes de nicotine, dont la perception des risques qu’elles entraînent pour la santé.
Objectif
Les chercheurs ont utilisé des données tirées du volet québécois de l’étude canadienne COMPASS recueillies entre février et juin 2024 auprès de 134 écoles secondaires pour décrire : 1) les facteurs sociodémographiques et liés à la santé associés à l’usage des pochettes de nicotine; 2) l’utilisation conjointe de ce produit avec la cigarette ou la cigarette électronique; 3) la perception du risque pour la santé associé à l’usage de chacun de ces trois produits; et 4) la perception du risque de dépendance lié à l’usage de chacun des produits. Les analyses ont été conduites sur la base des réponses de 11 017 élèves québécois de secondaire 1 à 5, répartis dans 33 écoles sélectionnées aléatoirement pour remplir une section supplémentaire du questionnaire portant spécifiquement sur les produits contenant de la nicotine (pochettes de nicotine, cigarettes électroniques, cigarettes de tabac, snus, produits de tabac sans fumée et de tabac chauffé).
Qu’est-ce qu’on y apprend?
- Parmi l’ensemble des produits contenant de la nicotine, l’usage de pochettes de nicotine arrive au troisième rang, avec une proportion de 3,7 % des étudiants qui en ont déjà fait usage au moins une fois au cours de leur vie (contre 10 % pour la cigarette de tabac et 27 % pour la cigarette électronique). Elle se classe au même rang pour ce qui est de l’usage actuel (au moins un jour au cours des 30 derniers), avec 2,6 % des élèves ayant rapporté en avoir fait usage, derrière une proportion de 13 % pour la cigarette électronique et 3 % pour la cigarette de tabac).
- Près de trois élèves sur quatre (72 %) qui utilisent actuellement des pochettes de nicotine font aussi usage de la cigarette électronique, et plus du quart (28 %) fument la cigarette de tabac.
- Les élèves ayant utilisé les pochettes de nicotine au cours des 30 jours précédents sont plus susceptibles d’être des garçons ou des adolescents de la diversité de genre, d’être à risque d’échouer leurs cours (français, mathématiques ou anglais), et de considérer leur santé mentale ou physique comme mauvaise comparativement à excellente. La prévalence d’usage augmente également selon le niveau scolaire et le nombre d’heures travaillées.
- Près du quart (23 %) des élèves ont déclaré ne pas connaître le niveau de risque à la santé lié à l’usage des pochettes de nicotine, alors que cette proportion était plus faible par rapport au risque en lien avec les cigarettes de tabac et les cigarettes électroniques (environ 11 % chacun).
- Les élèves percevant un risque faible ou nul pour la santé sont de 8 à 10 fois plus susceptibles d’avoir fait usage de pochettes de nicotine au cours des 30 jours précédents que ceux et celles qui considèrent que le risque est élevé.
- Une plus faible proportion d’élèves reconnaît le risque de dépendance engendré par les pochettes de nicotine (81 %) comparativement au risque lié à la cigarette (94 %) ou à la cigarette électronique (93 %).
- Les élèves croyant que les pochettes n’entraînent pas de risque de dépendance sont près de quatre fois plus susceptibles de les utiliser que ceux et celles qui sont conscients de ce risque.
Cette étude est pertinente pour les différents acteurs ayant un intérêt par rapport à la consommation de nicotine chez les jeunes, car elle présente des données québécoises récentes basées sur un nombre d’élèves suffisant à l’établissement d’un portrait sociodémographique des jeunes faisant usage de pochettes de nicotine. Elle permet également de documenter les perceptions des jeunes quant aux risques pour la santé et les risques de dépendance associés aux pochettes de nicotine. Bien que l’échantillon ne soit pas nécessairement représentatif de la province, notamment en raison de la méthode de sélection des écoles, les résultats incitent à la vigilance concernant l’accessibilité aux pochettes de nicotine pour les adolescents québécois.
Battista K, Piché-Ayotte M, Haddad S, Turcotte-Tremblay A-M, Leatherdale ST, Bélanger R. Emerging use of oral nicotine pouches among Canadian adolescents: Findings from the COMPASS-Quebec study. Can J Public Health 2025;doi:10.17269/s41997-025-01100-x.
Rédacteurs
Benoit Lasnier, conseiller scientifique
Annie Montreuil, conseillère scientifique spécialisée
Hélène Arguin, conseillère scientifique
Caroline Braën-Boucher, conseillère scientifique
Marianne Dubé, assistante de recherche professionnelle
Équipe tabagisme
Direction du développement des individus et des communautés
Coordonnateur
Benoit Lasnier, conseiller scientifique
Direction du développement des individus et des communautés
Réviseurs
Olivier Bellefleur, chef d’unité Produits et substances psychoactives
Johanne Laguë, médecin spécialiste en santé publique et médecine préventive
Direction du développement des individus et des communautés
Révision linguistique
Marie-Cloé Lépine, agente administrative
Direction du développement des individus et des communautés
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