Veille analytique portant sur l'alcool, volume 4, numéro 2, septembre 2026
Cette veille est destinée en premier lieu aux acteurs du réseau de santé publique québécois. Les publications scientifiques recensées sont choisies pour leur pertinence au regard de la réduction des risques et de la prévention des méfaits liés à la consommation d’alcool.
Déterminants socio-comportementaux
Les décès liés à l’alcool plus fréquents dans les milieux ruraux et socioéconomiquement défavorisés : résultats d’une recension systématique
Mise en contexte
La consommation d’alcool est la cause de plus de 5 % des décès qui surviennent à travers le monde. Ces décès peuvent être directement associés à des problèmes de santé liés à l’usage d’alcool (p. ex., trouble de l’usage), mais incluent aussi différents traumatismes dans lesquels l’usage d’alcool peut jouer un rôle majeur, comme lors de collisions routières, les suicides ou les homicides. Plusieurs études ont montré que les effets négatifs de l’alcool peuvent varier selon différentes caractéristiques individuelles (p. ex., âge, origine ethnique, sexe). D’autres – moins nombreuses – ont révélé que des caractéristiques liées au milieu peuvent aussi influencer sur la survenue de ces décès.
Objectif
Cette recension systématique vise à mieux comprendre les associations entre les décès attribuables à l’alcool et différentes caractéristiques socioéconomiques et géographiques des milieux.
Qu’est-ce qu’on y apprend?
Les 73 articles retenus sont des études primaires publiées entre 2004 et 2024. Celles-ci proviennent d’une grande diversité de pays européens, ainsi que des États-Unis (n = 18) et de l’Australie (n = 8). Elles incluent des données concernant des décès entièrement attribuables à l’alcool ou dans lesquels l’alcool a joué un rôle majeur. Les principaux résultats montrent que :
Décès et niveau de défavorisation socioéconomique
- Les décès entièrement attribuables à l’alcool seraient plus fréquents dans les milieux les plus défavorisés que dans ceux qui le sont moins (25 études sur 25);
- Les décès dans lesquels l’alcool est impliqué seraient également plus fréquents dans les milieux les plus défavorisés que dans ceux qui le sont moins (8 études sur 8).
Décès et différences entre les milieux ruraux et urbains
- Onze études montrent que les décès entièrement attribuables à l’alcool seraient plus fréquents dans les milieux ruraux qu’urbains, tandis que huit études, généralement de plus faible qualité méthodologique, rapportent une relation inverse;
- Les décès par suicide impliquant de la consommation d’alcool seraient plus fréquents dans les milieux ruraux qu’urbains (3 études sur 5), bien que deux études n’établissent pas d’association statistiquement significative;
- Les décès à la suite de collisions routières imputables à la conduite avec facultés affaiblies tendraient aussi à être plus fréquents dans les milieux ruraux qu’urbains (8 études sur 13).
Conclusion et commentaire de la rédactrice
Les résultats mettent en évidence que les milieux les plus défavorisés sur le plan socioéconomique ainsi que les milieux ruraux présentent une vulnérabilité accrue face aux décès liés à l’alcool. Parmi les hypothèses avancées par les auteurs pour expliquer ces disparités, le manque ou les difficultés d’accès aux services, ainsi que certaines caractéristiques liées à l’environnement bâti sont nommées. Par exemple, dans les milieux ruraux, des routes moins éclairées et moins bien entretenues, des délais d’intervention plus longs à la suite des appels faits aux services d’urgence, ainsi que des limites de vitesses plus élevées figurent parmi les éléments pouvant contribuer à expliquer en partie les décès plus fréquents. La présence restreinte d’infrastructures qui promeuvent des modes de vie sains (p. ex., espaces verts, système de transport en commun adéquat) est aussi l’une des pistes soulevées pour expliquer partiellement les différences observées dans les milieux ruraux et défavorisés.
Selon les auteurs, ces constats pointent vers la nécessité de mettre en place des interventions ciblées, s’appuyant sur les spécificités géographiques et celles de l’environnement bâti pour réduire les inégalités entre ces milieux.
Ces résultats doivent cependant être interprétés avec prudence, notamment du fait que les études prises en compte sont principalement observationnelles, ne permettant pas d’établir de lien de causalité. Les auteurs soulignent en outre que les importantes différences entre les contextes ruraux étudiés, notamment entre l’Australie et l’Amérique du Nord, limitent les possibilités de généralisation.
Les représentations de l’alcool sont présentes dans 84 % des films : résultats d’une méta-analyse
Mise en contexte
L’exposition aux représentations de l’alcool dans les médias, dont les films, est associée à une plus grande probabilité d’initiation à l’alcool et de consommation à risque, particulièrement chez les jeunes. En présentant fréquemment l’alcool comme une composante normale et positive de la vie sociale, les films peuvent contribuer à normaliser sa consommation. Les auteurs ont réalisé une première revue systématique avec méta-analyse sur le sujet afin de brosser un portrait global de la présence d’alcool au cinéma.
Objectif
Cette étude poursuit deux objectifs principaux : 1) estimer la proportion de films comportant au moins une représentation de l’alcool; 2) estimer la fréquence de ces représentations dans les films.
Les auteurs définissent les représentations de l’alcool comme tout contenu visuel lié à l’alcool apparaissant à l’écran, notamment les boissons alcoolisées, les personnages qui consomment de l’alcool ou les contextes associés à sa consommation (bars, fêtes, etc.).
Qu’est-ce qu’on y apprend?
Les auteurs ont inclus un total de 21 études portant sur des films sortis entre 1937 et 2020. Un peu plus de la moitié d’entre elles (n = 11) ont été conduites aux États-Unis.
- Objectif 1) : Les résultats montrent que 84 % des films comportent au moins une représentation de l’alcool (20 études sur 20, 6 234 films; IC à 95 % : 78 %-89 %). Des analyses en sous-groupes indiquent que les représentations de l’alcool sont plus fréquentes dans les films destinés à un public adulte (97 %), mais demeurent présentes dans plus de la moitié des films classés pour tous (56 %). De plus, elles semblent plus élevées dans les films sortis après 2010 que dans ceux sortis avant, mais cette différence n’est pas statistiquement significative.
- Objectif 2) : En moyenne, 24 % des segments de 5 minutes dans les films comportent une représentation de l’alcool (5 études sur 14; IC à 95 % : 16 %-33 %). De plus, le nombre moyen de représentations de l’alcool est estimé à 21,3 par film (4 études sur 14; IC à 95 % : 3,6-46,4). Enfin, l’alcool apparaît à l’écran pendant 263,1 secondes en moyenne par film, soit environ 4,38 minutes (8 études sur 14; IC à 95 % : 184,5–341,7).
Conclusion et commentaire de la rédactrice
Cette étude fait ressortir l’omniprésence des représentations de l’alcool dans les films. Compte tenu des liens établis entre l’exposition à ces contenus et certains comportements de consommation à risque chez les jeunes, les résultats mettent en évidence la pertinence de réfléchir à des mesures visant à mieux encadrer ces représentations.
À cet égard, les auteurs suggèrent d’intégrer les représentations de l’alcool aux systèmes de classification des films, de rendre obligatoire la présence de messages sur les effets de l’alcool sur la santé au début ou à la fin des films et d’interdire le placement de produits alcoolisés. Ils soulignent également le potentiel des programmes d’éducation aux médias pour aider les jeunes à interpréter de façon critique ces représentations.
Toutefois, les résultats doivent être interprétés avec prudence. Bien que les estimations globales soient élevées, elles reposent sur des études très hétérogènes quant aux définitions des représentations de l’alcool, aux méthodes de codification et aux échantillons de films analysés. Par ailleurs, l’analyse excluait les séries télévisées et les contenus diffusés en continu, ce qui pourrait sous-estimer l’exposition globale.
Consommation d’alcool chez les jeunes de la pluralité des genres au Canada : motivations, répercussions et stratégies de réduction des méfaits
Mise en contexte
Comparativement à leurs pairs cisgenres (c.-à-d., s’identifiant au genre qui leur a été attribué à la naissance), les personnes adolescentes et les jeunes adultes de la pluralité des genres (p. ex., trans, non-binaire) rapportent une fréquence de consommation d’alcool plus élevée, davantage d’épisodes de consommation excessive, et un âge de début de consommation plus précoce.
Selon le modèle théorique du stress minoritaire, cette consommation à risque pourrait notamment s’expliquer par l’exposition à des facteurs de stress liés au statut de minorité de genre, comme la discrimination, la victimisation, la stigmatisation, l’accès limité aux soins et l’instabilité résidentielle.
Objectif
Cette étude examine le vécu de 19 jeunes de la pluralité des genres, ayant entre 18 et 29 ans et résidant au Canada, en se concentrant sur les liens entre leur stress associé au statut de minorité de genre et leur consommation d’alcool (motivations, répercussions), mais aussi leurs stratégies pour réduire les méfaits de cette consommation. Des entretiens semi-dirigés ont été réalisés et les données ont été analysées selon une approche thématique.
Qu’est-ce qu’on y apprend?
Les résultats mettent en lumière les motivations des jeunes de la pluralité des genres à consommer de l’alcool. Toutes les personnes ayant participé ont fait état d’expériences liées au stress des minorités de genre (p. ex., rejet, harcèlement) et ont indiqué consommer de l’alcool pour y faire face. Elles ont aussi soulevé :
- que la consommation d’alcool est un moyen de gérer l’anxiété et le stress courant provenant de sources comme le travail, l’école, les difficultés financières ou les tensions dans les relations amoureuses;
- que l’envie de boire et la facilité d’accès à l’alcool (p. ex., lors de fêtes) sont des facteurs motivant leur consommation;
- le rôle des influences sociales, comme la pression des pairs, pouvait les inciter à boire, tout comme le recours à l’alcool pour réduire la gêne et faciliter les interactions sociales;
- que la consommation d’alcool était associée à la recherche de plaisir et de divertissement.
Les jeunes ont également souligné diverses répercussions de la consommation d’alcool :
- L’avantage le plus souvent mentionné est le ressenti d’émotions et de sensations physiques agréables, comme une allégresse, un regain d’énergie ou une diminution des tensions. Certaines personnes participantes ont aussi exprimé vivre une euphorie de genre propre aux jeunes de la pluralité des genres lorsqu’elles boivent de l’alcool;
- Quant aux inconvénients, les jeunes n’aimaient pas les symptômes ressentis le lendemain de la consommation (p. ex., fatigue), ni les effets de l’alcool sur leur vécu émotif (p. ex., rumination mentale).
Les personnes participantes ont recours à diverses stratégies de réduction des méfaits pour consommer plus sécuritairement :
- la plus courante consistant à contrôler la quantité d’alcool ingérée;
- d’autres stratégies comme la consommation en présence de personnes de confiance, la socialisation avec des proches sobres, et se porter volontaire comme chauffeur désigné sont aussi rapportées.
Conclusion et commentaire de la rédactrice
Les résultats de cette étude indiquent que la présence d’environnements plus sécuritaires, soutenants et favorisant l’affirmation de genre pourrait atténuer les risques liés à la consommation d’alcool des jeunes de la pluralité des genres, en réduisant les sources de stress. D’ailleurs, au Québec, le plan d’action gouvernemental de lutte contre l’homophobie et la transphobie 2023-2028 soulève l’importance de mieux outiller les milieux de vie et le personnel œuvrant auprès de ces jeunes1.
Concernant les limites de l’étude, notons l’accent mis uniquement sur la consommation d’alcool sans considérer la consommation d’autres substances, et qu’elle ne prenait pas en compte les identités intersectionnelles (c.-à-d., se trouvant à l’intersection de plusieurs oppressions, comme l’identité de genre, l’orientation sexuelle, l’origine ethnoculturelle et le statut socioéconomique).
Effets sur la santé
Trajectoires de consommation d’alcool au cours de la vie adulte et risque de cancer : la réduction tardive de la consommation suffit-elle à diminuer le risque?
Mise en contexte
Il est bien établi que l’alcool est un carcinogène et que sa consommation est un facteur de risque modifiable pour différents types de cancer. Plus la consommation d’alcool est grande, plus les risques de cancer sont grands, mais même une consommation faible ou modérée peut augmenter les risques de cancer.
Au Québec, des données de 2014 estimaient à 2 850 le nombre de décès attribuables à l’alcool, le cancer constituant la première cause de ces décès1.
Les habitudes de consommation d’alcool peuvent évoluer au cours de la vie d’une personne, influencées par des facteurs sociaux, culturels, économiques ou individuels. Cependant, les données demeurent limitées quant à l’association entre les trajectoires de consommation d’alcool au cours de la vie et le risque de cancer.
Objectif
En adoptant une approche fondée sur les trajectoires de consommation, les auteurs visent à identifier les principaux profils d’évolution de la consommation d’alcool au cours de la vie adulte et à évaluer leur lien avec le risque de cancer.
Qu’est-ce qu’on y apprend?
Les auteurs ont mené une revue systématique avec méta-analyse de neuf études, dont trois provenaient de l’Australie, trois de l’Europe, deux de l’Asie et une d’une collaboration internationale.
Les auteurs ont établi 6 trajectoires distinctes de consommation d’alcool tout au long de la vie :
- Abstention à vie : <0,5–2,2 g/jour
- Faible-stable : <5–10 g/jour, maintenue dans le temps
- Modérée-croissante : débutant à 5–20 g/jour puis grimpant à 20–40 g/jour
- Modérée-décroissante : partant de 15–30 g/jour et diminuant vers 5–15 g/jour
- Forte-décroissante : initialement 50–80 g/jour, réduite à 10–20 g/jour
- Forte-stable : 40–80 g/jour, sans variation notable
Voici les principaux constats :
- Comparativement à l’abstention à vie, le risque de cancer demeure présent (23 %) dans la trajectoire de consommation forte-décroissante même après une réduction de la consommation plus tard dans l’âge adulte. Ce résultat laisse croire qu’une consommation élevée par le passé pourrait laisser des effets durables, même lorsque la consommation est réduite ultérieurement dans la vie;
- Même une consommation faible-stable est associée à une augmentation modeste, mais statistiquement significative, du risque de certains cancers (p. ex., augmentation de 10 % pour les cancers gastro-intestinaux);
- Les trajectoires modérée-croissante et forte-stable sont associées à une augmentation du risque de cancer du sein de 28 % et 31 %, respectivement.
Conclusion et commentaires du rédacteur
Les auteurs soulignent que les efforts de santé publique de prévention du cancer doivent viser à réduire ou retarder la consommation d’alcool, promouvoir des comportements à moindre risque dès le début de l’âge adulte et prévenir la consommation excessive chez les adolescents et jeunes adultes, tout en encourageant la modération tout au long de la vie adulte afin de réduire le risque de cancer à long terme. Ainsi, les données de cette étude et ses conclusions rejoignent les Repères canadiens sur l’alcool2 qui indiquent qu’aucun seuil de consommation n’est sans risque et qui établissent le seuil de faible risque à une consommation de 2 verres ou moins par semaine.
Cette étude présente certaines limites, notamment la présence de biais de publication, un haut degré d’hétérogénéité entre les études retenues (en termes de populations étudiées, périodes de suivi et diverses définitions de trajectoires de consommation) et la nature rétrospective et auto-rapportée des données utilisées.
Autres références :
Politiques publiques
La grève de 2024 chez le principal détaillant d’alcool en Ontario est associée à une réduction des visites à l’urgence attribuables à l’alcool
Mise en contexte
La littérature sur les déterminants de la consommation d’alcool indique qu’une augmentation de l’accessibilité physique à l’alcool est liée à une augmentation de la consommation et de l’utilisation des services de santé. La grève des employés des 680 succursales de la Liquor Control Board of Ontario (LCBO) en juillet 2024 offre une occasion unique de réaliser une expérience naturelle, permettant d’examiner les effets d’une réduction importante de l’accessibilité physique à l’alcool sur l’utilisation des services de santé.
Objectif
Cette étude examine les visites dans les urgences qui sont attribuables à l’alcool à partir des données administratives de plus de 97 % des hôpitaux ontariens, avant, durant les 18 jours de la grève et après la grève du plus grand détaillant d’alcool en Ontario.
Qu’est-ce qu’on y apprend?
- Les visites à l’urgence attribuables à l’alcool ont diminué de 24 % au début de la grève et ont continué de diminuer tout au long de la période de fermeture de 18 jours;
- La comparaison avec les données de l’année précédente confirme que le déclin dans les visites à l’urgence est statistiquement significatif;
- Une fois les magasins rouverts, le nombre de visites a remonté aux niveaux observés avant la grève.
Conclusion et commentaire de la rédactrice
Les auteurs soulignent que les résultats concordent avec les données probantes disponibles qui montrent qu’une réduction de la disponibilité aux commerces offrant des boissons alcoolisées pour emporter est associée à une diminution de la consommation et de l’utilisation des soins de santé. Ils soulignent aussi que les tendances observées demeurent valides même si les données utilisées sous-estiment probablement le nombre réel de visites à l’urgence attribuables à l’alcool. Enfin, ils expriment des préoccupations quant aux réformes récentes en Ontario qui permettent la vente d’alcool dans les épiceries et dépanneurs.
Notons que le niveau d’accessibilité physique à l’alcool demeure plus élevé au Québec que dans les autres provinces canadiennes, incluant l’Ontario, et même à la suite des réformes récentes. De fait, on retrouve plus de 12 points de vente de boissons alcoolisées pour emporter par 10 000 habitants au Québec, comparativement à 5,8 en Ontario.
Rédaction
Chantal Blouin, conseillère scientifique spécialisée
Jacinthe Brisson, conseillère scientifique
Marie-Josée Harbec, conseillère scientifique spécialisée
Anne-Julie Lafrenaye-Dugas, conseillère scientifique spécialisée
David Felipe Ortiz-Paredes, stagiaire/étudiant
Unité Produits et substances psychoactives
Direction du développement des individus et des communautés
Sous la coordination de :
Olivier Bellefleur, chef d’unité scientifique
Unité Produits et substances psychoactives
Direction du développement des individus et des communautés
Révision linguistique :
Marie-Cloé Lépine, agente administrative
Direction du développement des individus et des communautés
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Cette veille est réalisée grâce à la participation financière du ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec (MSSS).