COVID-19 : Port de la protection oculaire en milieux de soins (1) lors d’une transmission communautaire soutenue

Analyse

La situation épidémiologique de la COVID-19 évolue au Québec. Ainsi, en date du 4 avril 2020, le Directeur national de santé publique du Québec, le Dr Horacio Arruda, annonçait qu’une transmission communautaire était confirmée dans toutes les régions du Québec. Depuis, la surveillance des données épidémiologiques montre que le niveau de transmission est très différent d’une région à l’autre.

Il est également important de tenir compte des facteurs suivants :

  • Il faut tenir compte des évidences de transmission par gouttelettes-contact via les muqueuses oculaires.
  • Il faut éviter d’exposer les travailleurs de la santé à des usagers qui pourraient être des porteurs présymptomatiques ou asymptomatiques de la COVID-19 en raison du tableau clinique variable.
  • Il apparait pertinent dans certaines situations de pouvoir simplifier la gestion des suivis post-exposition.
  • Il faut tenir compte de l’accessibilité aux équipements de protection individuelle lors de pandémie appréhendée et pénurie réelle.
  • Tout travailleur de la santé à moins de 2 mètres d’un usager porte déjà un masque de procédure.

Revue de la littérature

Études qui rapportent de la transmission oculaire potentielle

  • Une transmission oculaire potentielle a été décrite dans trois études de cas de COVID-19 (Zhang et al., 2020; Zhou et al., 2020; Lu et al., 2020). Ces trois études ont relaté au total 3 cas avec conjonctivite et ces cas étaient des travailleurs de la santé. La conjonctivite était le premier symptôme de la maladie. Ces 3 travailleurs de la santé ont été exposés à des cas confirmés et ne portaient qu’un masque de procédure mais aucune protection oculaire.
  • L’analyse des écouvillons conjonctivaux montre que la proportion de cas de COVID-19 avec PCR positif est faible entre 1/72 (Zhang et al., 2020) et 1 /63 (Zhou et al., 2020) et que le PCR positif n’est pas toujours accompagné de symptômes oculaires. Les études sont limitées par un nombre faible de participants, le délai entre l’échantillonnage et le début des symptômes et le fait d’avoir analysé un seul prélèvement oculaire par patient.
  • Donc, ces données suggèrent que la transmission oculaire est une voie potentielle d’exposition professionnelle, mais demeure une voie rare de transmission.

Études de suivi des travailleurs de la santé (TdeS) qui ont eu un contact avec un cas de COVID-19 non suspecté

  • Quatre études (Wee et al., 2020; Ng et al., 2020; Wong et al., 2020; Heinzerling et al., 2020) ont suivi un total de 241 TdeS et ont rapporté seulement 3 cas secondaires.
  • Les mesures de protection décrites étaient : le port du masque (de procédure pour la plupart) et l’hygiène de mains. Les études ne mentionnent pas la protection oculaire, mais on suppose qu’elle ne faisait pas partie de l’équipement de protection individuelle pour les soins aux usagers non suspects de COVID-19.
  • Les TdeS infectés n’ont pas porté de masque ou ne l’ont pas porté en continu lors du contact avec le cas source.
  • Donc, selon ces études, l’absence de protection oculaire ne semble pas être un facteur de risque important d’infection par la COVID-19 dans le milieu de soins.

Enquêtes chez les TdeS infectés

  • Parmi les 10 études révisées (Chu et al., 2020; Bai et al., 2020; Wang X. et al., 2020; Wang D. et al., 2020; Barret et al., 2020; Wang Q. et al., 2020; Liu et al., 2020; Ran et al., 2020; Wang W. et al., 2020; Nguyen et al., 2020) qui décrivaient les facteurs de risque d’infection chez les TdeS, aucune n’a évalué uniquement l’effet de la protection oculaire.
  • Une étude chinoise (Wang W. et al., 2020) décrit l’absence d’infection chez 426 TdeS qui ont travaillé auprès des cas de COVID-19 après l’ajout de la protection oculaire et du respirateur N95.

Revues systématiques de la littérature sur les mesures physiques pour éviter les infections respiratoires aigües ou les maladies hautement infectieuses chez les travailleurs de la santé

  • Les deux revues récentes (Jefferson et al., 2020; Verbeek et al., 2020) qui ont été révisées n’ont trouvé aucun essai sur l’effet spécifique de la protection oculaire.

Revue de la littérature grise

Parmi les 12 sociétés savantes consultées, tous recommandent le port de la visière lors de soins aux cas de COVID-19. Une seule (Public Health England, 2020) recommande le port de la protection oculaire lors de soins à des usagers sans COVID-19 mais uniquement si ces usagers sont dans un groupe vulnérable. Une seule (Santé Canada, 2020) suggère le port de la protection oculaire en continu lors de soins à tout usager si à moins de 2 mètres.

Argumentaire

Considérant que la transmission oculaire n’est pas la voie prédominante d’acquisition.

Considérant que la majorité des sociétés savantes recommandent que la protection oculaire soit réservée pour les soins aux cas suspects ou confirmés de COVID-19.

Considérant que la protection oculaire ne doit pas remplacer le port du masque de procédure pour prévenir la transmission de maladie respiratoire (Garcia Godoy, 2020).

Considérant que le port continu d'une protection oculaire présente également des inconvénients potentiels, notamment le risque d'autocontamination, une diminution de la clarté de la vision ou un inconfort (Santé Canada, 2020).

Avis

À la lumière des informations disponibles dans la littérature, des évidences scientifiques et en tenant compte de l'épidémiologie des cas au Québec, les membres du CINQ proposent les recommandations suivantes pour toutes les régions du Québec :

  1. Les données scientifiques ne soutiennent pas actuellement la recommandation de porter la protection oculaire en tout temps pour tous les travailleurs de la santé, dans tous les milieux de soins, lors de soins à tous les usagers.
  2. Le port de la protection oculaire est reconnu et recommandé pour les soins aux personnes atteintes de la COVID-19 ou suspectées de l'être (en combinaison avec le reste de l'équipement de protection individuelle).
  3. Le port de la protection oculaire est reconnu et recommandé comme pratique de base lors de soins à tous les usagers lorsque risque de contact des liquides biologiques avec les muqueuses (p. ex. soins de trachéostomie ou installation d’un cathéter central). Ceci est une pratique de base et n’est pas spécifique à la COVID-19 (référer à Notions de base en prévention et contrôle des infections : équipements de protection individuelle, INSPQ, 2018).
  4. Il est toutefois possible d'appliquer le port d’une protection oculaire en tout temps dans des situations particulières, comme dans une installation où sévit une éclosion, ou dans une région ou un secteur qui démontre une forte proportion de cas et la présence élevée de personnes asymptomatiques, pré ou peu symptomatiques.

(1) Cet avis concerne tous les milieux de soins, soit les hôpitaux (soins aigus), les cliniques médicales (GMF, cliniques externes, cliniques médicales, cliniques désignées d’évaluation, etc.), les milieux de réadaptation et les milieux de soins de longue durée (CHSLD), ainsi que lors des soins à domicile.

Références

Note(s): 

À noter que cet avis porte sur les évidences scientifiques disponibles en date dudit avis.

COVID-19 : Port de la protection oculaire en milieux de soins lors d’une transmission communautaire soutenue

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