Effets de la pandémie de COVID-19 sur l’utilisation communautaire d’antibiotiques en fonction des maladies chroniques

Les antibiotiques sont un outil précieux permettant de traiter les infections bactériennes.

L’exposition d’un individu à des antibiotiques entraîne progressivement une sélection de bactéries résistantes au sein de son microbiote. Celles-ci peuvent alors survivre à ces antibiotiques, réduisant leur efficacité future, dans un contexte où peu de nouveaux antibiotiques arrivent sur le marché.

Le principal déterminant de la fréquence de l’antibiorésistance dans une population est l’exposition aux antibiotiques, qu’il convient dès lors d’utiliser avec précaution. Les efforts doivent se poursuivre pour limiter leur surutilisation et améliorer leur usage.

Cette page présente les résultats et les interprétations de trois études complémentaires :

  1. L’impact conjoint de la pandémie et des maladies chroniques sur les taux d’utilisation des antibiotiques (en anglais);
  2. L’impact conjoint de la pandémie et des maladies chroniques sur la concordance avec les guides cliniques en antibiothérapie (article scientifique à paraître, en anglais);
  3. La corrélation entre les taux d’utilisation des antibiotiques et l’antibiorésistance dans les eaux usées (en anglais).

En réunissant les résultats de ces trois études, la présente page a pour objectif de décrire l’impact de la pandémie de COVID-19 sur l’utilisation communautaire des antibiotiques ainsi que le lien entre cette utilisation et l’antibiorésistance détectée dans les eaux usées.

Diminution importante des taux d’utilisation d’antibiotiques au début de la pandémie de COVID-19, indépendamment du nombre de maladies chroniques des individus et de leur groupe d’âge

Les mesures de prévention mises en place durant la pandémie de COVID-19 ont temporairement réduit la fréquence des autres infections respiratoires aiguës.

Malgré une hausse au retour des infections respiratoires virales habituelles, les taux d’utilisation des antibiotiques n’étaient pas encore revenus aux niveaux pré-pandémiques en mars 2022.

Les infections urinaires figurent parmi les infections les plus courantes après les infections respiratoires. L’utilisation des antibiotiques réservés à ce type d’infection – fosfomycine et nitrofurantoïne – est demeurée stable durant la pandémie, ne suggérant pas de problème d’accès aux soins lorsque nécessaire.

Figure 1 – Taux mensuel d’utilisation communautaire des antibiotiques selon le nombre de maladies chroniques et le groupe d’âge (ordonnances par 1000 individus-jours) (Québec, avril 2018 à mars 2022)

 

Diminution de l’utilisation des antibiotiques moins marquée chez les personnes ayant au moins 3 maladies chroniques

Chez les enfants

La baisse d’utilisation des antibiotiques chez les enfants a atteint 63 % durant la pandémie et 37 % lors du retour des virus respiratoires en post-pandémie. Cette baisse était toutefois moindre chez ceux ayant ≥ 3 maladies chroniques : 33 % et 23 % pour ces mêmes périodes, respectivement.

Chez les adultes

Similairement, l’utilisation d’antibiotiques chez les adultes a généralement diminué de 25 % en période pandémique et de 19 % à la reprise de la circulation des virus respiratoires habituels, mais ces diminutions étaient limitées à 13 % et 7 % en présence d’au moins 3 maladies chroniques.

Figure 2 – Réduction des taux d’utilisation des antibiotiques par rapport à la période pré-pandémique, selon le nombre de maladies chroniques et le groupe d’âge (Québec, %)

 

Le choix des antibiotiques prescrits concorde généralement avec les recommandations provinciales, mais leurs dosages pas autant

GROUPEConcordance du choix de l'antibiotique avec les guides cliniquesInfluence des maladies chroniquesConcordance avec dosageTendance dans le temps
ENFANTSGénéralement > 90 %Peu d'effet 
(écarts non significatifs)
Non mesuréePas d’impact visible de la pandémie
ADULTESGénéralement > 80 %Diminution avec plus de maladies chroniques21 % à 79 %, varie selon le type d’infectionAmélioration graduelle pour rhino-sinusites et infections urinaires, l'impact de la pandémie ne ressort pas

Figure 3 – Proportion d’ordonnances concordant avec les recommandations des guides cliniques, par infection et groupe d’âge, nombre de maladies chroniques et année (Québec, avril 2018 à mars 2022)

Chez les enfants

Chez les adultes

La surveillance de la présence de gènes de résistance dans les eaux usées complète le portrait de l’antibiorésistance dans la population générale en documentant l’association entre l’utilisation et la résistance

L’utilisation communautaire d’antibiotiques corrélait bien avec la concentration de gènes de résistance dans les eaux des deux stations de traitement des eaux usées les plus grandes sur les trois stations participantes (les résultats d’une de ces deux stations sont présentés à la figure 4); la population desservie par la troisième station était plus petite, ce qui pourrait expliquer l’absence de corrélation.

Figure 4 - Relation entre le nombre de prescriptions d’antibiotiques réclamées (β-lactamines, fluoroquinolones, macrolides) et l’abondance relative des gènes de résistance dans les eaux usées (station d'épuration ciblée)

 

 

Conclusion

L’utilisation communautaire des antibiotiques a diminué pendant la pandémie et n’avait pas encore retrouvé les niveaux prépandémiques en mars 2022 malgré une remontée de l’utilisation vers la fin de la période étudiée. Ces tendances ont également été observées ailleurs (Ventura-Gabarró 2023; Mamun 2021; Kitano 2021). L’arrêt, puis la reprise de la circulation des virus respiratoires habituels est une explication plausible des tendances observées.

Pour la majorité des infections, le respect des guides cliniques provinciaux diminue avec le cumul de maladies chroniques chez les patients adultes, ce qui peut s’expliquer en partie par un évitement d’interactions entre la médication régulière et l’antibiotique (Wang 2019; HSE 2025). La pandémie de COVID-19 ne semble pas avoir eu d’impact quant au respect des guides cliniques. On remarque toutefois une adoption graduelle des dosages recommandés dans le traitement de plusieurs infections, depuis la publication des nouveaux guides, en 2016-2017.

La surveillance de l’antibiorésistance dans les eaux usées semble prometteuse pour compléter un portrait de la circulation des gènes de résistance dans la population générale. Toutefois, les données disponibles sur les eaux usées n’ont pas permis de quantifier l’impact de l’importante diminution de l’utilisation des antibiotiques pendant la pandémie sur la résistance dans la flore intestinale de la population générale. Il demeure pertinent de répondre à cette question, soit de déterminer s’il est possible de réduire la fréquence de la résistance aux antibiotiques dans la population générale en réduisant l’utilisation communautaire. Cela permettrait de fixer des objectifs aux interventions de santé publique contre l’antibiorésistance.

Notes méthodologiques

Ce projet présente des résultats fondés en partie sur des données obtenues sous licence d’IQVIA Solutions Canada Inc.: Geographic Prescription Monitor pour la période de janvier 2019 à mai 2023. Tous droits réservés. Les déclarations, résultats, conclusions, et opinions contenus et exprimés ici sont ceux des auteurs et ne reflètent pas nécessairement ceux d’IQVIA Solutions Canada Inc. ou de l’une de ses entités affiliées ou filiales.

Ce projet intègre trois études distinctes, décrites dans le tableau ci-dessous.

 Impact conjoint de la pandémie et des maladies chroniques sur les taux d’utilisation des antibiotiquesImpact conjoint de la pandémie et des maladies chroniques sur la concordance avec les guides cliniques en antibiothérapie (à paraître)Corrélation entre les taux d’utilisation des antibiotiques et l’antibiorésistance dans les eaux usées
POPULATIONSIndividus couverts par le régime public d’assurance médicaments (RPAM) (au moins une journée)Ordonnances d’antibiotiques servies à des individus couverts par le RPAM et ayant consulté dans les 2 jours précédant le service en pharmacie pour une infection couverte par un guide clinique de l’Institut national d’excellence en santé et en services sociaux (INESSS)Résidents des territoires desservis par les 3 stations de traitement des eaux usées
PÉRIODE1er avril 2018 - 31 mars 20221er avril 2018 - 31 mars 2022

Septembre 2020 - septembre 2022

*Prélèvements lors de mois sélectionnés :

  • Septembre à décembre 2020
  • Mars à juin et décembre 2021
  • Janvier à avril 2022
  • Août et septembre 2022
SOURCES DE DONNÉESSystème intégré de surveillance des maladies chroniques du Québec (SISMACQ)

SISMACQ

Guides cliniques en antibiothérapie de l’INESSS, en vigueur en 2018, contre :

  • Bronchite/exacerbation de maladie pulmonaire obstructive chronique
  • Otite
  • Pharyngite
  • Pneumonie
  • Rhinosinusite
  • Cystite
  • Pyélonéphrite
  • Suivi des ouvrages municipaux d'assainissement des eaux usées
  • Utilisation communautaire des antibiotiques par territoire de station de traitement des eaux usées (données IQVIA)
ISSUE

Taux d’utilisation des antibiotiques en nombre d’ordonnances par 1000 individus-jours

Antibiotiques systémiques (classe ATC J01) seulement

Pour chaque type d’infection, en séparant enfants et adultes :

  • Proportion d’ordonnances contre une infection donnée où l’antibiotique choisi est recommandé dans le guide
  • Proportion d’ordonnances contre une infection donnée où l’antibiotique et la dose totale prescrits sont recommandés dans le guide (adultes seulement)

 

Abondance relative des gènes de résistance suivants :

  • β-lactamines (blaTEM, blaSHV, blaOXA-1/30, blaCTX-M, blaKPC, blaNDM, blaIMP)
  • macrolides (mphE, mefA)
  • fluoroquinolones (qnrA, qnrB)
DÉTERMINANTS À L’ÉTUDE

Nombre de maladies chroniques (0, 1, 2, ≥3, sur une possibilité de 31)

Période

  • Pré-pandémique (avril 2018 – mars 2020)
  • Pandémique (avril 2020 - juillet 2021)

Reprise de la circulation des autres virus respiratoires (août 2021 – mars 2022)

Nombre de maladies chroniques (0, 1, 2, ≥3, sur une possibilité de 31)

Période

  • Pré-pandémique (avril 2018 – mars 2020)
  • Pandémique (avril 2020 - juillet 2021)

Reprise de la circulation des autres virus respiratoires (août 2021 – mars 2022)

 

 

 

Taux d’utilisation des antibiotiques, en ordonnances par 1000 habitants
VARIABLES D’AJUSTEMENT OU DE STRATIFICATION

Grand groupe d’âge (0-17 ans, 18-64 ans, 65 ans ou plus)

Groupe d’âge plus fin (0-1, 2-4, 5-9, 10-17, 18-29, 30-39, 40-49, 50-64, 65-69, 70-79 et 80 ans ou plus)

Mois, année

Sexe

Résidence en milieu urbain ou rural

Quintiles des indices de défavorisation matérielle et sociale

Enfants ou adultes

Groupe d’âge plus fin (0-1, 2-4, 5-11, 12-17, 18-29, 30-49, 50-64, 65-74 et 75 ans ou plus)

Mois, année

Sexe

Résidence en milieu urbain ou rural

Quintiles des indices de défavorisation matérielle et sociale

Secteur desservi par chaque station de traitement des eaux usées

Classe d’antibiotiques (β-lactamines, macrolides, fluoroquinolones)

Mois, année

ANALYSES STATISTIQUES

Séries temporelles des taux par mois, selon le groupe d’âge et le nombre de maladies chroniques

Régressions de Poisson ajustées, utilisant des équations d’estimation généralisées

Séries temporelles de la proportion de concordance par année et par infection, selon le groupe d’âge et le nombre de maladies chroniques

Régressions de Poisson robuste ajustées, utilisant des équations d’estimation généralisées

Coefficients de corrélation de Spearman, appliquant une fonction de bootstrap pour estimer les intervalles de confiance

 

LIMITES À L’INTERPRÉTATION

Le nombre d’ordonnances peut être surestimé lorsqu’elles sont exécutées en plusieurs services (par exemple, intégrées en partie à des piluliers)

Ne couvre que la population couverte par le RPAM (plus de 90 % des ≥65 ans, 30 à 40 % du reste de la population)

Pas d’information sur le mode de consultation (par exemple, téléconsultation)

Imputation du type d’infection en fonction du délai entre la consultation et l’exécution de l’ordonnance

Sous-estimation des dosages réellement prescrits lorsque le patient a été hospitalisé avant de compléter son traitement dans la communauté

Ne couvre que la population couverte par le RPAM

La période étudiée capte la période suivant la pandémie

Analyse de corrélation qui ne permet pas de conclure sur d’éventuels liens de causalité, mais peut mettre en évidence un lien connu

Pour en savoir plus

Autrices et auteurs

Élise Fortin, Patrick Fortin, Chantal Sauvageau et Philip Verret, Direction des risques biologiques, INSPQ
Véronique Boiteau, Marc Simard et Caroline Sirois, Bureau d’information et d’études en santé des populations, INSPQ
Helena Leal, Université de Montréal et stagiaire, INSPQ
Caroline Quach, Université de Montréal
Émilie Bédard, Polytechnique Montréal
Nadine Magali-Ufitinema, Ministère de la Santé et des Services sociaux

Collaboration

Karl Forest-Bérard, conseiller scientifique, et Delphine Descamps, webmestre.

Financement

Les travaux sur la corrélation entre l’utilisation des antibiotiques et la résistance dans les eaux usées ont été menés par l’équipe de l’Université de Montréal et ont bénéficié de trois subventions soutenues par les Fonds de recherche du Québec :

  • Programme de bourses d'excellence pour étudiants étrangers
  • Fonds d’amorçage de CentrEau (Centre québécois de recherche sur la gestion de l'eau)
  • VITAM - Centre de recherche en santé durable

Le reste du projet a été financé par le ministère de la Santé et des Services sociaux.

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