9 février 2011

Quelques repères terre-à-terre pour transférer des connaissances en santé environnementale

Article
Auteur(s)
Karine Souffez
experte en transfert des connaissances, Institut national de santé publique du Québec

De par sa nature, la santé environnementale implique une diversité d’acteurs provenant de disciplines et de secteurs d’activités différents. Les décideurs, la population, les professionnels de santé environnementale et de santé publique, les partenaires des secteurs des transports, de l’éducation, des affaires municipales sont autant de groupes que l’on peut vouloir rejoindre. Qu’il s’agisse de les informer, les sensibiliser, les former, les impliquer ou les amener à collaborer entre eux, on vise au final à leur partager des connaissances. Comment s’y prendre pour s’assurer que ces connaissances soient utilisées par les groupes visés? Et comment aider les utilisateurs à acquérir, traiter et intégrer ces nouvelles connaissances? Savoir comment transférer des connaissances devient une compétence précieuse pour les professionnels en santé environnementale.

Une définition

Il n’existe toutefois pas une seule façon de faire du transfert des connaissances. Selon le contexte, les connaissances à transférer et les publics visés, le transfert des connaissances peut prendre des formes différentes, allant d’une diffusion ponctuelle à une stratégie d’accompagnement plus soutenue et continue dans le temps. On peut donc le définir comme un processus comprenant un ensemble d’activités ou de mécanismes d’interaction favorisant la diffusion, l’adoption ou l’appropriation des connaissances les plus à jour en vue de leur utilisation dans la pratique. Ce processus peut s’opérer à travers un cycle plus ou moins long impliquant des interactions entre des groupes d’acteurs différents.

Animer un processus de transfert des connaissances

En raison du caractère dynamique et relativement imprévisible du transfert des connaissances, la planification du processus de transfert peut s’avérer complexe. Savoir par où commencer constitue la principale difficulté pour bon nombre de professionnels. Si l’on ne peut fournir de recette unique pour faire du transfert des connaissances, on peut tout de même fournir quelques balises pour guider la pratique. Ces balises renvoient aux principales considérations à prendre en compte dans l’animation d’un processus de transfert.

Se fixer un objectif clair

Préciser l’objectif général que l’on poursuit constitue le point de départ d’une démarche de transfert. Pourquoi souhaite-t-on que nos connaissances soient utilisées? Dans quel but et avec quel impact? L’objectif peut être aussi large que de susciter l’adhésion autour d’une stratégie d’action provinciale sur les changements climatiques ou de sensibiliser le grand public aux risques de la chaleur accablante.

Plus nos intentions initiales sont claires, plus il est facile d’établir des choix et d’émettre des priorités au regard de cet objectif. Cette étape a donc une incidence sur l’ensemble du processus de transfert.

Déterminer le contenu pertinent à transférer

Avant d’entreprendre une démarche de transfert des connaissances, il importe de se questionner sur la pertinence de partager les connaissances produites. D’un point de vue scientifique, un contenu peut sembler fort intéressant pour sa contribution à l’avancement des connaissances, mais du point de vue de l’intervention, ce même contenu peut avoir une faible implication. La première question à se poser concerne donc la pertinence de transférer ou non les connaissances produites. Dans l’affirmative, la question suivante consiste à s’interroger sur les connaissances à transmettre et le message à communiquer.

Plusieurs types de connaissances peuvent être mis à profit à l’intérieur d’un processus de transfert. Dans le domaine de la santé, le mot « connaissance » fait souvent référence aux connaissances issues de la recherche scientifique. Toutefois, les connaissances issues des savoirs pratiques et les connaissances issues des données analysées peuvent aussi être utiles à l’action. Par connaissances issues des savoirs pratiques, on entend les connaissances et les expériences pratiques qu’accumulent les professionnels à travers les années. Ce savoir n’est généralement pas disponible sous une forme exportable, ce qui implique d’entrer en contact avec le détenteur du savoir pour y avoir accès. Les connaissances issues des données analysées réfèrent, quant à elles, soit aux données sur l’état de santé de la population, soit aux données de surveillance ou soit aux données administratives.

La combinaison de plusieurs formes de savoirs peut favoriser la production d’un contenu ayant une plus grande portée pour les acteurs du terrain.

Mobiliser des « champions »

Nos partenaires et nos collaborateurs peuvent jouer le rôle de « champions » dans le processus de transfert en nous aidant à rejoindre les publics visés. On peut vouloir les associer à la démarche en raison de leur crédibilité auprès du public cible, de leur intérêt à participer aux travaux de recherche ou encore de leur connaissance des utilisateurs potentiels. Selon le cas, ils agiront à titre de relayeurs d’information/de multiplicateurs, de coproducteurs de connaissances ou de représentants du public visé.

Compte tenu des nombreux acteurs pouvant participer au processus de transfert des connaissances, il est prioritaire de spécifier leurs rôles. Tous peuvent s’impliquer, soit dans la production, le relais ou l’utilisation des connaissances.

L’identification des responsables du transfert des connaissances est également primordiale pour coordonner l’ensemble du processus et en assurer l’imputabilité.

Bien définir les publics cibles

Les publics visés sont ceux vers qui le transfert des connaissances s’effectue. On vise généralement les utilisateurs potentiels de nos travaux, comme des praticiens, des intervenants, des décideurs, des gestionnaires, etc., mais on peut également vouloir rejoindre d’autres groupes d’acteurs (ex. médias, grand public) afin de les informer ou de les sensibiliser.

On peut poursuivre des objectifs différents pour chacun de nos publics cibles. Plus on délimite les groupes ciblés, plus les stratégies de transfert à déployer deviennent faciles à identifier.

Identifier les stratégies de transfert appropriées

Les stratégies de transfert doivent être définies en fonction du type de connaissances à transférer, des objectifs à atteindre et des publics à rejoindre. Elles sont donc nombreuses et variables. On peut les regrouper en deux grandes catégories : 1-les stratégies de diffusion, qui ont pour objectif premier de rendre compréhensibles et accessibles les connaissances; 2-les stratégies d’appropriation qui ont pour objectif de faciliter l’intégration et l’application des connaissances dans un contexte donné. Complémentaires, les stratégies de diffusion et d’appropriation ont des portées différentes. Les stratégies de diffusion présentent l’avantage de rejoindre un large public, mais ne permettent pas, en revanche, d’atteindre un niveau d’interaction suffisant pour susciter l’utilisation concrète des connaissances dans la pratique. Les stratégies d’appropriation favorisent un niveau d’échange plus soutenu avec les utilisateurs, mais permettent seulement de travailler avec un groupe restreint de personnes à la fois et s’échelonnent généralement sur une plus longue période de temps.

À l’intérieur d’un même processus de transfert, on peut recourir à plus d’une stratégie. Plusieurs auteurs conçoivent d’ailleurs que l’approche la plus appropriée est celle qui combine plus d’une stratégie, de façon à multiplier les moyens de rejoindre les publics visés.

Les stratégies de transfert ne s’actualisent pas toujours à travers des activités, comme des congrès ou des formations. Certaines empruntent la forme d’échanges informels, mais continus, entre producteurs et utilisateurs.

Quelles sont les stratégies possibles? Voilà une question fréquemment posée par les acteurs impliqués en transfert des connaissances. En réponse à ce besoin, l’encadré présente quelques options disponibles.

QUELQUES STRATÉGIES DE TRANSFERT DES CONNAISSANCES

Stratégies de diffusion

Les stratégies de diffusion peuvent se traduire par de l’information spécialisée destinée à un public d’initiés ou par de l’information adaptée à un public profane. Dans le premier cas, elles se concrétisent à travers des produits tels que des rapports de recherche, des articles scientifiques, ou des produits de synthèse spécialisés. Dans le second cas, elles donnent lieu à des résumés, des affiches, des dépliants d’information, des bulletins, des sites Web, etc.

Stratégies d’appropriation

L’éventail des stratégies d’appropriation est large. Il s’étend de pratiques interactives impliquant des échanges plus ou moins fréquents entre les producteurs et les utilisateurs jusqu’à des pratiques plus intensives nécessitant un niveau d’implication élevé de la part des utilisateurs et s’échelonnant sur une longue période de temps.

La formation, les pratiques de courtage des connaissances et les communautés de pratique sont autant d’exemples des diverses formules interactives possibles. En voici quelques définitions.

Formation : Processus d’enseignement -apprentissage qui combine un ensemble d’activités, de situations pédagogiques et de moyens didactiques ayant comme objectif de favoriser l’acquisition ou le développement de savoirs (connaissances, habiletés, attitudes) en vue de l’exercice d’une tâche, d’un emploi, d’une profession, etc. (Legendre, R. 2005, Dictionnaire actuel de l’éducation, Guérin).

Courtage des connaissances : Moyen d’établir des liens entre les utilisateurs et les producteurs et de faciliter leur interaction afin qu’ils comprennent mieux leur culture professionnelle respective et les objectifs de chacun, qu'ils influencent mutuellement leurs travaux, qu'ils forgent de nouveaux partenariats et qu'ils fassent la promotion de l'utilisation des données de la recherche dans la pratique (Source : FCRSS).

Communautés de pratique : Groupe de personnes qui se rassemblent afin de partager et d’apprendre les uns des autres face à face ou virtuellement (Source : Wenger, McDermott et Snyder, 2002, cités dans le rapport de l’American Productivity and Quality Center, 2001, p. 8 et traduits par le CEFRIO 2005, p. 21).

Analyser les déterminants potentiels

Un nombre important de facteurs peuvent influencer la démarche de transfert des connaissances. L’analyse de ces différents déterminants permet de se questionner sur les actions à mettre en œuvre pour faciliter le processus et pour contrer les obstacles appréhendés.

Les facteurs à considérer peuvent être reliés aux connaissances (ex. qualité, accessibilité, pertinence, format, langage, etc.), aux acteurs (ex. crédibilité, expérience, intérêt pour le transfert, capacité d’analyse) et/ou au contexte organisationnel (ex. temps accordé par l’organisation pour l’acquisition de connaissances et le développement des compétences) ou sociopolitique (ex. contexte économique, forces politiques en présence, etc.).

S’appuyer sur un cadre de référence explicite

Le transfert des connaissances est une pratique encore peu structurée. Les professionnels qui s’y adonnent fonctionnent de façon intuitive, par le biais d’activités ad hoc, et sur la base de leurs convictions et de leur disponibilité. Un article récent indique, à cet égard, que seulement 9 % des chercheurs en santé publique qui effectuent du transfert des connaissances s’appuient sur un cadre de référence explicite(1). Même si certains parviennent à se débrouiller seuls, la plupart souhaitent être mieux outillés et soutenus dans leurs pratiques. L’élaboration de plans de transfert des connaissances autour des principales composantes du transfert (objectif général, contenu à transférer, acteurs à impliquer, publics cibles, stratégies et déterminants) est actuellement perçue comme l’une des pratiques les plus prometteuses pour planifier et animer un processus de transfert des connaissances et produire des retombées durables.

Références

Le contenu de cet article est tiré du guide Animer un processus de transfert des connaissances : bilan des connaissances et outil d’animation (Lemire, N., Souffez, K. et Laurendeau, M.-C., INSPQ 2009) : www.inspq.qc.ca/publications/1012

(1) Wilson, P., Petticrew, M., Calnan, M. et I. Nazareth, 2010. « Does dissemination extend beyond publication survey of a cross section of public funded research in the UK », Implementation Science, 5:61.

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